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RSVP jeudi 20 décembre 2012

Deuxième instance

Un coup de baguette magique et mon courriel part aux quatre coins du monde. Cette rapidité si pratique n’excuse pas la désinvolture de certaines pratiques et de certaines formules. On peut être poli sur Internet

De plusieurs années passées à l’étranger, nous avons conservé un groupe d’amis aujourd’hui éparpillé dans divers pays. Un des couples a récemment adressé une série de courriels pour réunir le groupe pour le Nouvel An, ce qui a suscité divers échanges. Or, ils nous ont oubliés. S’apercevant de leur omission, l’invitant a précisé à la fin d’un de ses messages: «Je mets en copie les R. oubliés en première instance.» Et de nous envoyer l’intégralité des échanges, y compris celui-ci.

Que pensez-vous d’une telle invitation en «deuxième instance»? Choqués, nous avons décliné. Cette désinvolture est-elle le nouveau code en vigueur pour le courriel et faut-il l’accepter?

Henri

Cher Henri

Verba volant, scripta manent, disait le proverbe. Le courriel contredit cette vérité séculaire.
Il vole comme le verbe et demeure comme l’écrit. D’où ce caractère désinvolte dont vous parlez et qui, bien souvent, choque ceux qui ont encore appris à faire la différence entre l’oral et l’écrit.

J’ai reçu dernièrement du respectable directeur d’un institut culturel, et que je n’ai jamais rencontré, un courriel ainsi rédigé: «J’attends des précisions concernant votre venue.
Vous tiens au courant.» Signature. Ici, il me semble que le
mot désinvolture est un euphémisme…

Et je ne compte plus les messages commençant par «Hello» ou «Bonjour». Alors, oui, il faudra sans doute s’habituer à un style parlé, à des formules raccourcies ou inexistantes, et finalement pourquoi pas? Il y a bien longtemps que même dans le courrier écrit, on n’est plus «l’humble serviteur» de notre correspondant.

Mais votre cas est un peu différent. Il est sûr qu’être «oublié» dans une invitation est très vexant. Rappelons-nous la vengeance de la fée qu’on avait oubliée au baptême de la Belle au bois dormant. Les contes sont pleins d’enseignements sur les règles sociales… Et si les invitants avaient envoyé des cartes par la poste, vous n’en auriez jamais rien su. Mais ils ont été piégés par ce diabolique courriel qui, d’un clic, balance la totalité
d’une correspondance à tout le monde, y compris à ceux qu’elle ne concerne pas. Et l’ivresse du coupé-collé et du document attaché les saisissant (car il y a une sorte d’ivresse liée à la simplicité de l’opération par rapport
à l’efficacité du résultat: un coup de baguette magique et mon message part aux quatre coins
du monde), ils n’ont même pas vu ce qu’il y avait de blessant pour vous à être, non seulement oubliés, mais encore «mis en copie» comme un vulgaire
codicille.

Alors, oui, courriel ou pas, cette attitude est inexcusable
et inacceptable. Internet ne justifie pas tout et en particulier il ne dispense pas de relire ce
qu’on a écrit, de descendre le curseur pour vérifier qu’il n’y a pas dans le fond des messages
qui n’ont rien à voir et de revoir
la liste des destinataires (attention aux envois groupés).

Je crois que j’aurais, moi aussi, décliné l’invitation…

P.-S.: C’est la sixième fois, chers lecteurs, que je vous exprime mes vœux de fin d’année. Mais je n’aurai pas le plaisir de vous retrouver en 2013, et j’avoue ma tristesse. Comme vous le savez peut-être déjà, celle-ci est ma dernière chronique dans les colonnes du Temps. Alors au-delà des formules, je veux vous dire le bonheur
que j’ai eu à dialoguer
avec vous pendant toutes ces années, et combien cela va me manquer. Alors merci à tous, du fond du cœur, et bonne année quand même!

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