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kenya mardi 05 mars 2013

Un scrutin pour tourner la page sanglante

Une scrutatrice aide une électrice massaï. Il y a cinq ans, les violences post-électorales avaient fait un millier de morts. (Reuters)

Une scrutatrice aide une électrice massaï. Il y a cinq ans, les violences post-électorales avaient fait un millier de morts. (Reuters)

Les électeurs kényans se sont déplacés en masse pour le premier tour de la présidentielle. Un des candidats, Uhuru Kenyatta, est poursuivi par la Cour pénale internationale pour des crimes liés au scrutin de 2007

Et si le Kenya se dotait, en la personne d’Uhuru Kenyatta, d’un président accusé par la Cour pénale internationale (CPI) de crimes contre l’humanité? C’est l’un des scénarios probables du scrutin organisé lundi et qui, paradoxalement, pourrait enregistrer l’un des plus hauts taux de participation. Un tel résultat achèverait, cinq ans après que de sanglants affrontements ont conclu la précédente élection, de ternir l’image de ce pays si longtemps cité en modèle de démocratie et de développement sur le continent noir (LT du 21.02.2013).

Rarement une élection kényane aura été l’objet d’autant d’attentions et de précautions sécuritaires. En retour, les 14 millions d’électeurs de ce pays majeur d’Afrique de l’Est semblent s’être entendus pour se ruer vers les urnes. Dès l’aube, de longues files d’attente s’étiraient aux abords des bureaux de vote de la capitale, obligeant les gens à plusieurs heures d’attente, nous a confirmé un observateur présent à Nairobi. Dans certains bureaux de vote de la capitale, le matériel électronique, censé empêcher les tentatives de tricherie, n’a jamais été livré, et l’enregistrement des votants a dû se faire à la main. D’autres bureaux ont ouvert avec du retard et ont été autorisés à clore au-delà de 17 heures. Enfin, mis à part le meurtre de 15 personnes dans le sud du pays, peu de violences ont été rapportées.

Beaucoup redoutaient pourtant une redite du scrutin de 2007, à l’image de l’International Crisis Group, qui affirmait dans un rapport, mi-janvier: «Les élections kényanes devraient tourner la page du bain de sang d’il y a cinq ans, mais le risque de violences politiques est, de façon inacceptable, toujours élevé.»

A l’époque, des affrontements ethniques avaient fait plus de 1000 morts, après que le candidat Raila Odinga eut accusé son adversaire Mwai Kibaki d’avoir triché. Un accord de paix avait finalement mis fin aux violences, Mwai Kibaki avait pris la présidence du pays pour un second mandat, et Raila Odinga la tête d’un gouvernement d’unité nationale.

En 2010, une nouvelle Constitution a été adoptée à l’issue d’un référendum pacifique. Ce texte est censé renforcer la démocratie dans un pays où la corruption est largement répandue et où les divisions ethniques sont souvent entretenues. Les nouvelles règles obligent, entre autres, pour être élu chef de l’Etat, de réunir plus de 50% des suffrages. De plus, le pouvoir des préfets (County Governors), dont 47 d’entre eux doivent être élus lors de ce scrutin, est renforcé. Ce qui nourrit les craintes de possibles violences en province, où les luttes de pouvoir sont souvent exacerbées.

Après de longues délibérations, le candidat Uhuru Kenyatta, fils du père fondateur du Kenya Jomo Kenyatta et vice-premier ministre adjoint depuis 2008, a été autorisé à se présenter malgré les accusations de «crimes contre l’humanité» qui pèsent contre lui. Son éventuel premier ministre William Ruto figure aussi parmi les quatre personnes accusées par la CPI. Uhuru Kenyatta, qui nie les accusations dont il est l’objet, a assuré que sa convocation à La Haye le mois prochain ne l’empêcherait pas de présider le pays en cas de victoire. Le principal adversaire du «ticket» Kenyatta-Ruto est l’actuel premier ministre, Raila Odinga.

La question des dissensions ethniques mine depuis longtemps la vie politique du Kenya, pourtant parmi les pays les plus développés du continent. Ce fut d’ailleurs le premier sujet abordé par les journalistes lors d’un débat inédit, début février, en présence des huit candidats – sept hommes et une femme – et retransmis par la télévision kényane. Uhuru Kenyatta et Raila Odinga ont tous deux dénoncé les divisions ethniques comme une «maladie» et un «cancer».

Si aucun des candidats n’obtient plus de la moitié des suffrages exprimés, un second tour sera organisé, le 11 avril prochain, entre les deux candidats arrivés en tête. Les résultats définitifs doivent être officiellement annoncés au plus tard une semaine après le vote mais, selon la plupart des observateurs à Nairobi, le nom du vainqueur du scrutin pourrait être rendu public dès ce matin. Hier, un quotidien kényan titrait en une: «Laissez la paix triompher!» Les prochains jours diront si cet appel aura été entendu.

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