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musique mardi 05 février 2013

Toumani Diabaté, l’héritage et sa révolution

Le sourire de Toumani Diabaté, à la kora. (Malik Sidibé)

Le sourire de Toumani Diabaté, à la kora. (Malik Sidibé)

Le musicien malien se produit seul, derrière sa harpe mandingue, dans la cathédrale Saint-Pierre. Un haut-fait du festival genevois Antigel. Par Arnaud Robert

C’était il y a presque vingt ans. Dans les rues vermeilles d’une capitale dont personne ne pensait qu’elle puisse voir un jour le retour des treillis. Toumani Diabaté, à Bamako, se faufilait dans une Mercedes bordeaux. Il répondait aux salutations des passants par un bref coup de klaxon dans l’air chaud. Il ouvrait la porte. Extrayait sa canne de poliomyélitique. Puis s’enfonçait dans un club tardif, lentement, petit corps enroulé dans un boubou étincelant. Il souriait peu, deux téléphones dans la main droite. Il attendait son tour. Puis, au fin fond de la nuit malienne, il ajustait sa harpe. En quatre notes tendues, il racontait mille ans d’histoire.

Toumani, né en 1965, a toujours parié sur son propre destin. Même quand il n’avait encore rien enregistré, qu’il était un enfant star annexé par l’orchestre national, qu’il regardait le cercueil de son propre père, Sidiki Diabaté, défiler sur les artères en des funérailles nationales. Cette conscience-là, celle de la lignée, a beaucoup participé d’une certaine arrogance naturelle, d’une propension à manquer ses rendez-vous, à renoncer à un avion en dernière minute. Il disait : « Je suis issu de quarante générations de griots » et tout débat était plié.

Toumani Diabaté allait jouer pour les présidents, en des palais suspendus sur la colline. Et il jouait, quand il le voulait, pour les vrais mélomanes, dans de minuscules cabarets où rien ne démarrait avant minuit. A chaque fois, la même intransigeance. Il savait qu’il pouvait traverser les vingt-et-une cordes de sa kora comme un pilote de rallye aborde sa dernière ligne droite. Il savait qu’il était capable, comme les grands maîtres du sitar indien, de dessiner pour ses auditeurs un ailleurs immédiat qu’ils n’auraient voulu quitter pour rien au monde.

Vingt ans plus tard, Toumani Diabaté a tout réalisé. Il a enregistré avec le bluesman Taj Mahal un disque que Barack Obama considère comme l’un des cinq meilleurs de tous les temps. Il a gravé avec son maître noble, Ali Farka Touré, plusieurs disques qui lui ont valu des Grammys mais surtout une espèce de tranquillité d’héritage confirmé ; l’astronaute Cheick Modibo Diarra, un temps premier ministre du Mali après le putsch, a amené sa musique dans l’espace pour la partager avec d’éventuels hommes verts qui n’attendaient que cela.

Toumani a réussi à reprendre avec des Cubains ce qui devait être le Buena Vista Social Club originel. Il a conçu avec son orchestre Symmetric un périple panafricain d’audace et de mérite. Il a connu Peter Gabriel, Björk et le tromboniste Roswell Rudd. Il est, pour son instrument, l’ambassadeur plénipotentiaire. Mais surtout, il a participé localement de l’évolution radicale d’une tradition qui, pourtant, ne l’attendait pas pour se perpétuer. Le Mali est un pays étrange. Où le premier président, Modibo Keita, un socialiste à la manière de 1960, considérait les musiciens comme des soldats de la cause indépendantiste.

Dans un Etat grand comme deux fois la France, qui mêle des dizaines de peuples et de langues, la musique a toujours servi de ferment. Ali Farka Touré, homme du Nord, a passé sa vie trop courte à mettre du désert dans les oreilles des Bamakois. Et Salif Keita, aristocrate mandingue, sudiste absolu, fait danser depuis presque quarante ans les hommes bleus de Tombouctou. Il y a quelques semaines, après des mois de relatif silence, les artistes maliens se sont réunis dans un studio à l’initiative de la chanteuse Fatoumata Diawara.

Ils ont fabriqué une chanson collective, « Mali-Ko », pour la paix dans le pays. Ils en ont profité pour réaliser un clip comme les artistes occidentaux en conçoivent lorsqu’il s’agit d’en appeler à la charité. Ce « We Are The World » malien, entonné au moment où une nation se demande ce que ses frontières tracées au cordeau signifient encore, s’ouvre sur la kora de Toumani Diabaté. Il est là, assis, dans un t-shirt bleu, sa harpe posée à même le sol. Comme dans « Mandé Variations », l’un de ses plus phénoménaux disques en solo, il concentre en quelques lignes aquatiques des siècles de conquête, de poésie aride, d’espace entre les notes.

Toumani Diabaté, tout seul dans la Cathédrale Saint-Pierre de Genève, un soir d’hiver. Ce n’est pas un concert de plus. L’Afrique aussi possède ses musiques classiques. Toumani, depuis plus de vingt ans, est l’équivalent sahélien des maîtres indiens, des solistes arabes, des concertistes européens. Il a réussi à faire de son creuset un universel. Il a réussi, d’abord, à tourner une généalogie en révolution. Il faut donc se précipiter.

Toumani Diabaté en concert. Ma 5 février, 20h30. Cathédrale Saint-Pierre, Genève. www.antigel.ch

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