Texte - +
Imprimer
Reproduire
déjeuner lundi 08 octobre 2012

Frédéric Kaplan, l’envie de machines à remonter le temps

(Dessin original de Patrick Tondeux)

(Dessin original de Patrick Tondeux)

L’EPFL vient de créer une chaire d’humanités digitales. Son titulaire veut explorer la dimension temporelle du monde numérisé

Le monde a été digitalisé. La masse de données disponibles a explosé. Une mine pour les sciences humaines, à condition de ne pas s’y perdre. Dans ce dédale, les ingénieurs font de bons guides. Mais Frédéric Kaplan, titulaire de la chaire d’humanités digitales que l’EPFL vient de créer, n’a pas l’intention de se contenter de montrer le chemin. Son ambition: faire des machines à remonter le temps.

C’est d’ailleurs pour son histoire qu’il a choisi pour la rencontre le café du Marché, au numéro 3 de la rue du même nom, à Nyon. Jean-Jacques Rousseau y a habité enfant. «Nous sommes au cœur des artères romaines, près du forum, ajoute-t-il. Le marché se tenait déjà dans cette rue il y a deux mille ans.»

Mais le lieu fait aussi partie du microcosme que ce Parisien de naissance s’est recréé ici. Devant la fenêtre du bistrot passent d’ailleurs sa femme et ses deux filles, qui rient sous cape de voir leur père en pleine interview. «Je suis né à Paris et j’ai vécu pendant trente ans dans mon quartier, sur la montagne Sainte-Geneviève, comme dans un village. J’ai toujours étudié ou travaillé à quelques rues de chez moi.» Il a fait sa thèse en intelligence artificielle dans l’immeuble où il est né et où Sony a aussi son seul laboratoire de recherche fondamentale hors du Japon.

On passe commande: pas de vin pour ne pas dire ou écrire trop de bêtises. Cette thèse, elle a consisté à modéliser l’émergence d’une langue en plantant des couples de robots devant des formes géométriques et en les laissant se débrouiller pour comprendre ce que l’autre pouvait bien vouloir désigner par des mots exotiques générés aléatoirement, comme «xobuba». «Nous avons assisté à la création d’une langue, raconte Frédéric Kaplan. Avec plusieurs caractéristiques typiques des langues réelles, au niveau de la signification des mots mais aussi de leur forme.»

C’est ça, les humanités digitales? «Il s’agit de toutes les manières dont les ingénieurs peuvent aider les chercheurs en sciences humaines. Le terme est apparu oralement en 2001, par écrit à partir de 2004. Mais cette entraide est aussi vieille que les premiers ordinateurs.» Avec la digitalisation massive des documents, le mouvement s’est accéléré depuis une dizaine d’années.

«Les différentes disciplines ont réalisé qu’elles avaient des besoins communs, poursuit Frédéric Kaplan. Toutes ont des bases de données. Elles veulent utiliser des techniques d’intelligence artificielle pour en extraire des informations. Ou encore, elles se posent la question de comment présenter leurs documents en tirant profit des nouvelles technologies.» Dans ce processus, Frédéric Kaplan voit le rôle de l’ingénieur comme celui d’une agence de voyages, qui fraie des chemins dans la complexité.

En 2006, le jeune homme arrive à l’EPFL en suivant son idée de base: «Où est-ce qu’on invente des machines marrantes?» Parallèlement, il monte sa propre entreprise, qui adapte des livres et des magazines pour la publication digitale. «Le livre est une machine, commente Frédéric Kaplan. Réinventer le livre est un défi monstrueux pour un ingénieur.» Il travaille notamment avec la Bibliothèque nationale de France pour l’adaptation des œuvres complètes de Rousseau au digital. Elles doivent sortir prochainement. «Comment naviguer dans un objet comme celui-ci est une question d’ingénierie», insiste-t-il.

Des chercheurs de l’Université de Lausanne, des historiens, des théologiens, l’approchent pour divers projets. «L’histoire de la Bible, c’est l’histoire des technologies», sourit-il. Il la remonte en trois coups de fourchette – le poulpe ne bronche pas, de toute façon il était servi froid. Le ­passage du papyrus au codex, puis à l’imprimerie… Et maintenant? «Au­jour­d’hui, la Bible, ce sont des milliers de papyrus qui ont été sélectionnés à un certain moment. Mais avec la digi­talisation des documents, leur mise à disposition et leur circulation, de nouveaux éléments, comme récemment la pièce faisant allusion à la femme de Jésus, émergent. Comment penser une religion qui s’est constituée sur un corpus fermé, le livre, quand une technologie permet de l’ouvrir? On peut imaginer des objets non linéaires, par exemple. A quoi ­ressemblera la Bible du ­XXIe siècle?»

Il n’y a plus de douceur du Japon pour le dessert. Dommage, c’est justement ce que le Parisien cosmopolite – qui a réussi à transposer son écosystème vital jusque dans la banlieue de Tokyo, où il a brièvement habité – convoitait, visiblement depuis le début du repas. Mais ça ne suffit pas à le couper dans son élan. Le besoin d’outils communs, le sentiment que le moment est propice pour que les ingénieurs entrent officiellement dans le processus, sont à l’origine de la nouvelle chaire de l’EPFL. En collaboration avec d’autres universités, la haute école espère bâtir un pôle de recherche national autour des humanités digitales.

Quant à Frédéric Kaplan, son programme est bien de remonter le temps. «Le monde a été digitalisé spatialement, argumente-t-il. Avec Google Earth, Google Maps et Google Streetview, vous pouvez parcourir la planète depuis chez vous. En dix ans, on a assisté à une explosion de l’horizontalité. Par contre, la dimension temporelle n’existe pas.» Pour lui, il s’agit d’une dimension essentielle, et son but est de la réactiver.

A l’aide d’historiens et de cartographes, il veut construire une sorte de «Google Maps du passé», où l’on pourrait zoomer sur une époque comme on le fait sur une région. «Je veux pouvoir voir cette rue comme elle était au temps de Rousseau, ou de Jules César, quand il a fondé la ville. Ou encore, au IIIe siècle, lorsqu’elle s’est dépeuplée avec l’effondrement de l’Empire romain et l’agrandissement de Genève.» Les sources historiques étant lacunaires, éparpillées et parfois contradictoires, il s’agira de trouver un moyen de représenter les incertitudes.

L’ingénieur veut aussi exploiter les archives, de presse notamment, pour reconstituer un «Facebook du passé», qui relie les personnes, les événements et les lieux. «Les linguistes n’ont toujours pas saisi ce que Google est en train de faire à la langue. Les cartographes, eux, voient un peu mieux les enjeux de Google Earth. Quant aux sociologues, ils n’ont pas encore compris que Facebook met la société à plat sur la table.»

Sur la nôtre, il ne reste plus que quelques miettes. Le fondant au chocolat n’est plus qu’un souvenir, il a disparu trop vite. Le temps de parcourir ces quelques millénaires, Jules César s’est replié sur Rome, Jean-Jacques Rousseau a grandi, la femme et les filles de Frédéric Kaplan sont repassées dans l’autre sens, et le café s’est entièrement vidé.

Reproduire
Texte - +