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compétition vendredi 14 mai 2010

«Chongqing Blues», la Chine en plein cœur

(AFP)

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Au Festival de Cannes, dans une sélection avare de grands noms, le cinéma asiatique joue déjà placé avec «Chongqing Blues», du Chinois Wang Xiaoshuai

Dans les années 1960, les maoïstes affirmaient déjà que la Chine était proche. Depuis, elle n’a fait que se rapprocher de nous – pas dans le sens dont ils avaient rêvé. Et jamais elle n’aura paru plus immédiate, plus familière que dans Chongqing Blues (Rizhao Chongqing) de Wang Xiaoshuai, premier chef-d’œuvre vu jeudi en compétition. Un film agréé par l’Etat, une fois n’est pas coutume, mais pas moins révélateur de la réalité chinoise actuelle. Un film grand public, qui marie regard documentaire et récit mélodramatique. Un film d’aujourd’hui, surtout, qui mêle avec une habilité confondante modernité et classicisme cinématographiques.

A l’annonce de la sélection, tous les connaisseurs de cinéma d’Extrême-Orient auront pourtant cru à l’erreur de casting en découvrant ce film de l’auteur de Beijing Bicycle (Ours d’or à Berlin) et de Shanghai Dreams (déjà à Cannes) en compétition et I Wish I Knew (Shanghai zhuan qi) de Jia Zhangke parmi les viennent-ensuite d’Un certain regard. C’était oublier l’un des critères de la direction artistique: la capacité à s’adresser au public le plus large, pas forcément envisagée comme un dévoiement artistique. C’est ainsi que l’aîné (né en 1966) l’aura emporté sur l’auteur de The World et Still Life (né en 1970), qui reste malgré tout le plus important cinéaste de leur «6e génération» chinoise.

Impossible en effet de rester insensible à ce Chongqing Blues, véritable vortex émotionnel. Cela commence par une arrivée en téléphérique à Chongqing, mégalopole embrumée du Sichuan. Des gens débarquent et, dans la foule, la caméra à l’épaule commence à suivre un homme, un peu comme celle des frères Dardenne dans Le Fils. Il s’agit effectivement d’un père, quinquagénaire de retour après avoir appris la mort de son fils de 25 ans, abattu par la police après s’être rendu coupable d’une prise d’otage dans un supermarché. La mère, dont il s’est séparé quinze ans plus tôt, lui claque la porte au nez. Un vieil ami, père lui aussi, se montre heureusement plus compréhensif. On apprend ainsi que l’homme est capitaine de navire, qu’il était en mer au moment du drame, survenu des mois plus tôt, et qu’il a refait sa vie dans une ville côtière.

Accablé par le poids de sa faute, il voudrait comprendre. Commence alors une longue enquête, qui passe par le vigile du magasin, la police, l’otage, le meilleur ami et la petite amie du défunt – tous étrangement réticents. Tant qu’ils se refusent à parler, c’est l’aspect documentaire qui domine, le regard neutre et le cadre large chers au cinéaste nous faisant voir et sentir la vie chinoise comme jamais. Ils disent le grouillement humain, la course à l’argent, la jeunesse qui se grise d’échappatoires. Puis les aveux s’enchaînent et la fiction prend peu à peu le dessus, trois petites notes de musique et quelques brefs flash-back suffisant à faire surgir une émotion imparable. La modernité, elle, passe par un enregistrement de la caméra de surveillance du magasin et la tentative du père de se reconstituer une image de son fils à travers des agrandissements de pixels. Bref, c’est un peu comme si Citizen Kane rencontrait Blow-Up dans un récit de conflit des générations!

Un dernier coup de force fait basculer ce film-puzzle dans le camp de la jeunesse, et l’on se retrouve soudain dans un film de Lou Ye (Une jeunesse chinoise, Nuit d’ivresse printanière). Le flash-back devient le présent et on mesure soudain tout le désarroi des fils, qui semblent aimer et haïr leurs pères également qu’ils soient présents ou absents. Celui des femmes aussi, qui ne savent plus comment aimer ces hommes-là. Et celui de la société enfin, dont les gardiens de l’ordre se cachent derrière des protocoles, classant au plus vite de telles affaires. A l’arrivée, tout le monde a enfin pleuré, les pixels, la techno et autres téléphones portables ont prouvé leur incapacité consolatrice, et le cinéaste, magnanime, octroie une seconde chance à son héros, père d’un deuxième fils.

Manipulation coupable? Evidence décevante? Pas pour ce critique, qui a pleuré comme une Madelein­e, saisi par l’équilibre exceptionnel, la richesse thématique, l’intelligence filmique et la justesse humaine de ce film jamais racoleur. Chongqing Blues, la Chine en plein cœur.

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