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Analyse mercredi 25 avril 2012

Les risques pour la Suisse d’une France sécuritaire et égalitariste

Difficile en France de faire interpréter la globalisation et le capitalisme comme une chance. Les riches sont coupables de tous les maux. Mais quels sont les effets du vote présidentiel pour la Suisse?

Nul n’est besoin d’être grand clerc pour interpréter le vote sécuritaire et égalitaire des Français. L’incertitude croissante sur l’emploi, les transferts de production dans les pays émergents et l’éternelle augmentation des prélèvements obligatoires auraient de la peine à donner aux Français le goût du risque et de la libre entreprise. Difficile de leur faire interpréter la globalisation et le capitalisme comme une chance pour eux et leur famille. Mais quels sont les effets de ce choix pour la Suisse et ses institutions?

En France, la sécurité et l’égalité passent avant la liberté. Au royaume de l’égalité, François Hollande est imbattable. Dans son meeting du Bourget, n’a-t-il pas cité 38 fois le mot «égalité»? A l’évidence, la France veut renforcer son système centralisateur et redistributif. C’est «le meilleur modèle social du monde. Modèle que personne n’a songé à copier depuis des lustres», ironise Frédéric Georges-Tudo, dans son livre au titre provocateur de Salauds de riches! 1 et qui, par la qualité de ses arguments, démonte le mythe égalitaire et ses mensonges.

François Hollande s’en prend aux 0,01% de Français les plus riches, surfant sur cette tendance pathologique à voir les riches coupables de tous les maux, y compris écologiques (Hervé Kempf: Comment les riches détruisent la planète, Seuil, 2007). En France, une seule catégorie de riches trouve grâce, le gagnant du Loto. Celui qui doit tout à la chance.

Mais alors, demande Frédéric Georges-Tudo, «si toute richesse est honteuse, alors pourquoi créer?» Face à la globalisation, l’innovation et la compétitivité sont les deux moteurs du progrès social. Ce n’est ni un décret sur le relèvement du smic, ni des aides massives, ni l’impôt à 75% du revenu qui amélioreront les conditions de vie des Français. Or, en termes d’innovation, la France n’a guère d’autres idées à présenter que l’ISF, le RTT ou la taxe soda. Pourtant, l’ISF (impôt sur la fortune) aurait fait fuir à lui seul 20 000 entrepreneurs et 300 milliards d’euros de capitaux productifs en douze ans.

L’Etat créera-t-il des emplois? Pour Georges-Tudo, «que les Français se satisfassent d’un système consistant à confier la majorité du fruit de son travail à un Etat si piètre gestionnaire et dirigé par des politiciens carriéristes, c’est étonnant». Une mauvaise gestion? Dernier exemple de cette illusion, les régions PACA et Rhône-Alpes viennent d’injecter 7 millions d’euros dans la «smart 4G Tablet», un projet de tablette numérique. Oui, la France veut concurrencer Apple avec des fonds publics. La planification et la politique industrielle restent les maîtres mots du capitalisme français. Les entreprises? On s’en méfie et on les taxe plus qu’ailleurs.

Tout le monde a ironisé sur les programmes électoraux, mais chacun sait qu’il ne suffira pas de s’en prendre aux 1700 privilégiés (0,01% des contribuables) pour financer les promesses: «Les millionnaires ne seront jamais assez nombreux pour financer le barnum», explique l’auteur. D’autres contribuables seront appelés à la rescousse, «ces privilégiés qui se permettent de partir skier chaque hiver. Ces parvenus que l’on voit même parfois dîner au restaurant en famille». La traque du petit-bourgeois n’a rien d’incompatible avec le châtiment réservé à ceux qui seront frappés à 75%. Les journalistes, eux, n’hésiteront pas à s’en prendre aux traîtres qui quittent cet enfer fiscal.

La Suisse observera avec malice cette nouvelle expérience d’ingénierie sociale. Mais, très tôt, nous en subirons les effets. Le besoin de financer la grande nation passera par notre pays.

Le défi s’annonce considérable pour maintenir souveraineté et fédéralisme. Car le Suisse moyen est pareillement insécurisé, expliquait récemment Marina Masoni, avocate et ancienne conseillère d’Etat, devant la Progress Foundation, à Zurich. L’innovation, moteur du capitalisme, est capable de détruire les équilibres. Il crée de nouveaux métiers, mais en détruit d’autres. Certains oublient au passage l’effet positif du boom asiatique sur notre industrie (horlogerie, machines).

La Suisse doit-elle alors s’agenouiller devant Bruxelles, Washington ou la France? Sûrement pas. Au Moyen Age, elle a refusé de se soumettre à un Empire pour défendre ses idées. «La morale est de notre côté dans la défense de la concurrence fiscale et de la sphère privée», rappelle Marina Masoni. Le combat pour la sphère privée est mal compris. Davantage que la défense d’un pan de notre économie, c’est un droit fondamental. Pour Gerhard Schwarz2, il s’agit de protéger l’individu contre les influences sur nos décisions, nos informations et nos lieux» personnels. Comme la philosophe Hannah Arendt l’a montré, le lien est très fort entre sphère privée et propriété privée. Les attaques telles que les agissements douteux des administrations fiscales doivent être dénoncées les premières. Car le droit de propriété légitime (honnêtement gagné) précède toujours le droit d’un gouvernement à taxer, ajoute Pierre Bessard3.

L’enjeu, c’est un rapport entre l’Etat et le citoyen. Aujourd’hui, même en Suisse, le citoyen est transparent, mis à nu, alors que l’Etat agit en l’absence totale de transparence. Ce qui est immoral, ce n’est pas l’évasion fiscale, c’est l’impôt confiscatoire, écrivait Jan Krepelka dans Le Temps. Il n’y a pas de droit naturel à une taxation excessive, ajoute Peter Koslowski. En effet, ce n’est pas le gouvernement qui cède à l’individu le droit à la sphère privée mais l’individu qui cède (dans une certaine mesure) le droit de taxer au gouvernement3.

1. «Salauds de riches! Essai
sur les boucs émissaires préférés des Français», François Bourin Editeur, 2012.

2. «Das Recht auf sich selbst», Progress Foundation, NZZ Verlag 2004.

3. Individual Rights and the Fight Against «Tax Evasion»,
Pierre Bessard, liberales Institut, décembre 2011.

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