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Sports d’hiver samedi 20 novembre 2010

Le hors-piste blanchi par les hasards des cimes

Des secouristes sur la coulée de la piste des Rousses. Une skieuse avait été ensevelie, avant d’être dégagée. (Keystone)

Des secouristes sur la coulée de la piste des Rousses. Une skieuse avait été ensevelie, avant d’être dégagée. (Keystone)

Une expertise fédérale met hors de cause les skieurs impliqués dansle déclenchement d’une coulée à Anzère

«Quelle quantité de neige?» et «Combien de morts?» Voilà, fatalement, les deux questions qui frappent à la porte de l’hiver. Le ski tue. Il tue sur les pistes, hors des domaines sécurisés. Et il peut tuer exactement à cheval entre les deux.

C’est sur cette zone grise que l’attention est focalisée cette année, à la faveur de deux procédures judiciaires traitant d’accidents survenus l’hiver dernier à Zermatt et à Anzère. Dans les deux cas, un groupe de freeriders ayant quitté les pistes déclencha une avalanche qui dégoulina sur la piste balisée, ensevelissant partiellement une ou plusieurs personnes, finalement dégagées vivantes.

Les deux adeptes impliqués à Zermatt viennent d’être condamnés par ordonnance pénale, à des jours-amendes (LT du 15.11.2010). Les trois skieurs d’Anzère ont pour l’instant été inculpés.

Pour la justice, c’est une étude de cas saisissante, qui divise déjà le milieu de la montagne puisqu’il s’agit de faire le tri dans les responsabilités, entre celle des skieurs hors piste et celle des sociétés de remontées mécaniques. En vertu du Code des obligations, ces dernières ont le devoir contractuel d’assurer la sécurité des clients qui fréquentent leur domaine skiable.

Pour le directeur de Téléverbier, Eric Balet, patron de l’indétrônable mecque du ski hors piste en Suisse, la question des responsabilités ne fait pas un pli: «Que ce soit un responsable de la sécurité du domaine qui réalise un minage ou que ce soit un skieur, c’est celui qui a déclenché l’avalanche qui est fautif.»

L’avocat martignerain Pierre-André Veuthey, spécialiste du droit alpin, réagit vivement à de tels propos: «Il y a des pentes qui n’ont pas toujours été minées par les sociétés de remontées mécaniques. D’autres qui ont été minées mais où l’avalanche ne s’est pas déclenchée. La justice a la mission d’établir si le skieur impliqué dans l’accident en a été la cause objective.»

Sur le plan pénal, on invoque l’entrave à la circulation publique et la mise en danger d’autrui, intentionnelle ou par négligence. La question centrale, insiste Pierre-André Veuthey, est donc de déterminer, comme il en irait pour un guide de montagne qui choisit de s’engager sur une pente avec des clients, si, «au moment où il s’est engagé, le skieur avait la conscience et/ou la volonté de mettre en danger autrui».

Question à laquelle Marc-André Mabillard, l’avocat d’un des deux Neuchâtelois inculpés à Anzère, répond évidemment négativement. «Je défends quelqu’un d’intelligent, coutumier du ski hors piste, pratiquant la haute montagne, et qui était capable de mesurer les risques ce jour-là. Contrairement à ce que la police et les médias ont prétendu hâtivement, il n’est pas un criminel mais un malchanceux.»

L’expertise réalisée par l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF Davos) commandée pour l’instruction préliminaire et que Le Temps a pu consulter, donne un éclairage précieux sur le plan technique, qui va dans le sens de Me Mabillard. Elle tend en fait à blanchir à la fois le skieur qui a quitté le domaine que la société de remontées mécaniques.

Vu les conditions de neige ce 23 décembre 2009 (danger «marqué», 3/5), le premier «n’avait pas de raison de supposer qu’une avalanche était à craindre», détaille le rapport. Quant à la seconde, elle semble avoir pris les mesures qui s’imposaient, soit réalisé des minages réussis les jours précédents, un autre minage – infructueux – la veille de l’accident, et elle a dépêché des patrouilleurs pour informer les skieurs sur les dangers qu’ils couraient.

L’expertise, au ton très conditionnel et précautionneux, rappelle un élément fondamental: que l’étude de la neige n’est pas une science exacte, qu’en matière de dangers naturels, il y a des impondérables. Techniquement, on appelle ça les «risques résiduels». Cela soutient l’idée selon laquelle la responsabilité d’une avalanche apparemment provoquée par un skieur peut être imputée aux conditions naturelles.

Cela étant, faut-il poser davantage de limites à la pratique? La question devient alors idéologique puisqu’elle suggère l’idée d’un verrouillage de la montagne. En France, des arrêtés municipaux et préfectoraux permettent à un maire ou à un préfet d’interdire le hors-piste si les circonstances le justifient. Or, la Suisse ne dispose pas de ce cadre administratif.

L’initiative parlementaire déposée par le conseiller national valaisan Stéphane Rossini propose d’adapter la législation pour donner aux sociétés de remontées mécaniques la latitude de sanctionner les chauffards des neiges. «Mais on ne veut pas de cette mission», s’insurge Eric Balet. «Chacun son métier. Il y a des flics, des juges et des sociétés de remontées mécaniques.»

La réflexion n’est-elle pas un peu hypocrite de la part d’une société qui axe son marketing sur le freeride? «Il ne faut pas tout confondre. Le hors-piste peut se pratiquer en haute montagne avec un guide. Mais il peut aussi se pratiquer sur des itinéraires à ski, non damés et sécurisés. C’est là-dessus que nous faisons notre publicité.» De nombreux professionnels de la montagne, enfin, emmenés par les guides, invitent au contraire à tout miser sur la prévention.

Pierre-André Veuthey, lui, ne serait pas choqué par une police des pistes comme en Italie, «soft et débonnaire» tout en précisant que le ski hors piste, pratiqué dangereusement, peut être puni avec les bases légales actuelles. En 2000, un téméraire, révélé comme tel par l’enquête, a déclenché une avalanche mortelle au Saint-Bernard et a été condamné à 40 jours d’emprisonnement.

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