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suisse samedi 18 février 2012

Ces vacances qui empêchent de travailler en paix

(Keystone)

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Le 11 mars, les Suisses s’octroieront, ou pas, six semaines de vacances.

Six semaines. Quarante-deux jours de vacances en comptant les week-ends, et autant de grasses matinées. Du temps à perte de vue, du sable, du sel et du soleil comme s’il en pleuvait. Lâcher prise, s’autoriser l’ailleurs et l’autrement. Encore plus qu’avant.

Un demi-siècle après avoir inscrit pour la première fois des vacances dans la loi fédérale, les Suisses s’apprêtent à décider s’ils veulent s’offrir une tranche de bonheur supplémentaire. Et si l’on en croit les sondages, ils refuseront. Comme ils l’ont toujours fait.

Parce qu’au pays de la prospérité industrieuse, ils savent que ce bonheur a un prix. Parce qu’ils ont peur de tuer la poule aux œufs d’or. Et parce qu’au fond, tout au fond de leur mémoire, subsiste encore l’idée que les vacances sont l’invention paresseuse d’une poignée de nantis.

C’est toute l’histoire des vacances en Suisse. Une histoire de petites victoires grignotées à force de négociations, au cas par cas, branche par branche. Une histoire où l’on constate aussi que la lutte pour les vacances a toujours été le parent pauvre des revendications syndicales.

Qu’on se le dise, ici, on n’est pas en France. 1936, les congés payés décrétés par Léon Blum, et les hordes d’ouvriers béats déferlant sur la Nationale 7, ce n’est pas chez nous. En Suisse, les vacances ne coulent pas de source. Du moins pas pour tout le monde.

Les ouvriers n’ont
pas besoin de congés

Jusqu’à la Loi sur le travail de 1964 et l’inscription du droit à deux petites semaines de congé pour tous dans le Code des obligations – modification entrée en vigueur en 1966 –, le thème des vacances était totalement absent de la législation fédérale. On considérait alors que le droit aux vacances s’obtenait dans le cadre de négociations avec le patronat. Ou, au mieux, que cela relevait de la compétence des cantons.

«La première loi cantonale date quand même de 1931, à Bâle-Ville, raconte Beatrice Schumacher, historienne et auteur d’une thèse sur le sujet1. Le texte octroie six jours de vacances payées après un an d’ancienneté, neuf jours après cinq ans et douze jours après dix ans. Mais il ne concerne pas les employés des usines, qui sont encore régis par la Loi sur les fabriques de 1877.» Laquelle, en matière de repos, se contente de limiter les horaires de travail à… 11 heures par jour.

Il faudra attendre 1947 pour que la première loi générale soit votée à Genève. Adoptée sous l’impulsion du Parti du travail, elle accorde deux semaines de vacances à tous les travailleurs du canton.

Avant les années 1930, les vacances étaient-elles une notion complètement étrangère au vocabulaire helvétique? Non. La loi s’invite très tard, et timidement, dans le débat, mais elle vient systématiquement consacrer une pratique déjà répandue. «La majorité des Suisses avaient déjà une semaine avant la Première Guerre mondiale, assure Beatrice Schumacher. Voire deux semaines pour les cols blancs.»

La véritable fatigue
est intellectuelle

Les cols blancs. Déjà. Parce que ce sont bien eux, les employés de bureau, qui ont ouvert la voie. On se l’imagine mal, mais au début du XXe siècle, les cols blancs avaient encore, dans l’esprit des décideurs, le monopole de la fatigue. On considérait alors que l’activité physique des ouvriers était assez saine, et qu’ils avaient, ma foi, la nuit pour se reposer. L’ouvrier était fourbu en fin de journée? Qu’importe! C’était de la «bonne fatigue», disait grand-maman. La vraie fatigue, pernicieuse au long cours, était intellectuelle.

La Confédération, historiquement généreuse, a ainsi offert dès 1879 des cures médicales à son personnel administratif. Entre douze et dix-huit jours, selon l’ancienneté. Pour se refaire une santé.

Si injuste que l’idée puisse paraître, parce qu’elle exclut les ouvriers, la santé et l’hygiène sont «à la base de l’argumentaire pour les congés payés», note Beatrice Schumacher. La logique économique faisant son chemin, elle finira toutefois par bénéficier à tous.

«Dès la fin du XIXe siècle, des études médicales démontrent que si la main-d’œuvre est trop fatiguée, son rendement va décroître, explique Laurent Tissot, professeur d’histoire économique et sociale. C’est l’avènement de la physiologie. Cet argument a beaucoup pesé dans le débat sur les vacances. Il a bien sûr servi aux syndicats mais il a été pris très au sérieux par les patrons. Le fordisme y est pour quelque chose. Là où le taylorisme affirmait que la répétition du geste conduirait à l’abolition de la fatigue, le fordisme l’intègre dans le travail à la chaîne et inclut la nécessité de repos. Le couple travail à la chaîne/temps de repos devient alors indissociable.» Ford, inventeur du temps libre… qui l’eût cru?

«Très rapidement, les Européens constatent le succès de ce mode de production, poursuit Laurent Tissot. En Suisse, des patrons organisés en associations étudient ce système, adopté notamment par l’entreprise Dubied à Neuchâtel, et l’idée progresse. Mais attention: l’argument est strictement économique et non social.»

Plus d’argent,
moins de vacances

Côté syndicats, la priorité reste pourtant la diminution du temps de travail hebdomadaire et l’augmentation des salaires. Sans argent, les travailleurs n’ont que faire de vacances.

Dans la foulée de la grève générale de 1918, les revendications pour la semaine de huit heures commencent à inclure l’exigence d’une réglementation légale des vacances. Il faut dire qu’en l’absence de textes et avant les premières conventions collectives, les disparités sont flagrantes entre les branches.

Mais au principe de congé payé, qui semble de moins en moins farfelu, s’oppose encore la sacro-sainte valeur travail. Dans bien des esprits, y compris ouvriers et surtout paysans, vacances riment avec paresse et débauche. Beatrice Schumacher: «Les syndicats ont dû faire un travail pédagogique pour faire comprendre l’importance des vacances.» Au sortir de la crise de 1929, le spectre du chômage fait peur et les travailleurs aspirent surtout… à travailler. «Il y a une forte résistance culturelle chez les ouvriers, confirme Laurent Tissot. Pour les syndicats, c’est difficile de l’admettre, parce que c’est en quelque sorte un constat d’échec.»

Comme le relèvent les témoins interrogés par Alex Mayenfisch et Madeleine Denisart dans leur film La conquête du temps libre 2, il n’est pas rare que les syndicats soient contraints de rappeler à l’ordre des ouvriers qui profitent de leurs premiers congés payés pour travailler en cachette.

La mémoire syndicale retient donc davantage les combats pour la réduction du temps de travail: victoire en 1920 sur la semaine de 48 heures; échecs successifs, en 1958 et 1976, des initiatives pour des semaines de 44 puis de 40 heures.

L’oisiveté a conduit
Rome à sa perte

«En 1941, l’Union syndicale suisse lance l’idée d’une loi sur les vacances. Mais la Fédération des travailleurs de la métallurgie et de l’horlogerie est contre, raconte Beatrice Schumacher. Elle considère qu’une loi la priverait de champ pour la négociation.»

Les esprits résistent, mais à l’approche de la Deuxième Guerre mondiale, l’idée de vacances gagne du terrain. En 1935, le père de la Migros, Gottlieb Duttweiler lance l’agence de voyage Hotelplan, qui propose des vacances à la portée de tous, ou presque. La Caisse suisse de voyage et ses célèbres chèques Reka suivent en 1939. Hygiénisme et vertus du grand air sont érigés en valeurs populaires. Les milieux du tourisme applaudissent, y voyant l’avenir du secteur. Pendant ce temps, les cerbères de la «Suisse qui travaille» s’arrachent les cheveux: «Cette volonté de pousser notre peuple à s’amuser toujours davantage à meilleur prix nous paraît très suspecte, écrit le Zürcher Bauer3 . L’histoire de la Rome antique montre où cela mène.»

N’en déplaise aux grincheux, la fin de la deuxième guerre mondiale signe le début de l’ère des vacances, dont la durée ne cessera de s’allonger. Alors que la crise des années 1930 a ralenti le mouvement, les clauses de vacances se multiplient dans les conventions collectives d’après-guerre: deux semaines dans les années 50, trois dès le début des années 60, puis quatre dans les années 70 et enfin cinq dans les années 80.

Quand la révision du Code des obligations inscrit un minimum de quatre semaines dans le droit fédéral dès 1984, la loi a une fois de plus un train de retard sur la réalité de la majorité des salariés.

«Pour faire très court, résume Beatrice Schumacher, je dirais que jusque dans les années 1930, on se bat pour obtenir des vacances et qu’après la Deuxième Guerre mondiale, on se bat pour augmenter leur durée.»

Utopie d’aujourd’hui, réalité de demain

Nombre de Suisses partent à l’étranger pour la première fois dans les années 1950 (lire ci-contre) et découvrent la mer. Un choc. Facilité par la démocratisation de l’automobile, le plaisir des vacances au soleil devient un droit inaliénable.

Reste l’inertie des mentalités. «Depuis 150 ans, l’argumentaire est le même, dans le camp des syndicats comme dans celui des patrons, analyse Laurent Tissot. Les seconds ne cessent d’expliquer que davantage de vacances augmentent le coût du travail et font baisser la rentabilité et la compétitivité. Les premiers répètent que le repos des travailleurs bénéficiera aux entreprises et que les salariés ont droit à leur part des bénéfices.»

Au moment où les Suisses s’apprêtent à prolonger, ou non, leur droit à l’oisiveté, les témoins directs de cette longue conquête continuent de camper sur leurs positions. Robert Ducret a 85 ans cette année. Ancien conseiller d’Etat radical genevois et ancien patron de PME, il n’avait «pas vraiment de vacances» lorsqu’en 1944, il entre dans la vie professionnelle. Le 11 mars, il votera non. «Parce que l’Etat ne doit pas intervenir dans un domaine aussi délicat. C’est aux syndicats de régler ça. Secteur par secteur et canton par canton.»

Amelia Christinat, elle, a 86 ans. Et votera oui. Elle non plus n’avait pas de vacances lorsqu’elle est entrée comme couturière chez Barberis, «le plus grand atelier de couture de Lugano». Mais elle se souvient de ce que lui glissa un jour le conseiller aux Etats socialiste genevois Willy Donzé, alors qu’elle siégeait au National, sous les mêmes couleurs: «Amelia, m’a-t-il dit, le rôle de la gauche a toujours été de semer des petites graines. Lancer des idées qui grandiront avec le temps. Utopiques aujourd’hui, elles deviendront réalité dans vingt ans. D’autres l’ont fait avant nous. D’autres le feront après.»

1. Beatrice Schumacher, «Ferien: Interpretationen und Popularisierung eines Bedürfnisses: Schweiz 1890-1950», Böhlau, 2002.

2. «La conquête du temps libre», Alex Mayenfish et Madeleine Denisart, 52 mn, www.climage.ch.

3. In: Anne-Françoise Praz, «La crise et les bannières, la Suisse de 1930 à 1939», coll. Mémoire du Siècle, Eiselé, 1992.

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