L’homme foudroyé en version contemporaine
«En pénétrant dans la chambre, j’avais tout de suite remarqué la présence d’une paire de chaussures près du lit. C’était la seule trace qui demeurait de la présence de l’homme dans la pièce. Pour le reste, tout avait disparu, plus rien ne témoignait de son passage, pas le moindre vestige des soins qui lui avaient été prodigués moins de cinq minutes plus tôt, pas l’ombre d’un flacon ou d’une compresse sur le sol. Je regardais cette paire de chaussures au pied du lit, abandonnée et en désordre (l’une était droite et l’autre avait versé sur le parquet), des chaussures italiennes allongées, élégantes, puissantes et en même temps effilées, en peau précieuse, du cuir ou de la vachette, une paire de richelieux classiques à la fois fermes et souples, sans doute très confortables, fidèles à la réputation d’excellence des chaussures italiennes dont les meilleures passent pour être de véritables gants de pieds, une couleur indéfinissable, quelque chose de daim ou de chamois, les lacets très fins, durs comme du fil de pêche, l’empeigne veloutée, légèrement pelucheuse, étayée de multiples petites perforations décoratives qui soulignaient discrètement la ligne surpiquée des coutures, avec, tracée dans la doublure – la doublure neuve, qui devait encore garder une très légère odeur de cuir frais – une très discrète et quasi subliminale inscription dorée. Je regardais ces chaussures vides, abandonnées au pied du lit, c’était tout ce qui demeurait de cet homme dans la chambre. De lui, comme dans une image mythologique d’homme foudroyé, ne subsistaient que ses chaussures.»|
Les archives du Temps sont en libre accès. Vous devez toutefois vous identifier pour accéder à l'article complet.
|