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Livre samedi 09 février 2013

Marie NDiaye, experte en sortilèges

Marie NDiaye. (AFP)

Marie NDiaye. (AFP)

L’écrivaine française, établie à Berlin, signe avec «Ladivine», un nouveau roman magistral. L’auteur de «Trois femmes puissantes», Prix Goncourt 2009, raconte comment elle construit ses extraordinaires fictions

Elle est venue de Berlin, où elle vit depuis presque six ans, avec son mari, l’écrivain Jean-Yves Cendrey, et ses enfants. Elle reçoit dans «la bibliothèque», un bureau borgne, tapissé jusqu’au plafond d’exemplaires de la Pléiade, au siège de son éditeur, Gallimard, à Paris. La pièce est encombrée de cartons. Sur une table, des piles de livres neufs, collection Blanche au bandeau rouge: des dizaines de Ladivine, splendide et sombre roman de trois femmes en proie aux sortilèges des origines – grand-mère, fille, petite-fille qui se transmettent, d’une génération à l’autre, une sombre malédiction –, paraît la semaine prochaine. ­Marie NDiaye est aussi venue à Paris pour faire ses devoirs: écrire des dédicaces aux critiques littéraires qui recevront son livre. «Une curieuse coutume», sourit-elle. L’auteure de Trois Femmes puissantes (Gallimard, Prix Goncourt 2009) parle doucement, très tranquillement, avec précision et avec une sorte de décision douce, de ce roman, qui creuse une veine proche des précédents mais qui témoigne d’une maturité grandissante, et d’un travail d’écriture en progression constante.

Samedi Culturel: Comment vous sentez-vous quand un nouveau roman paraît?

Marie NDiaye: C’est une sorte de parenthèse. C’est souvent assez étrange parce que le livre, lui, est fini depuis le mois de juin. Depuis, j’ai écrit d’autres choses, je n’y pense plus vraiment. Et maintenant, il faut que j’en parle comme si je l’avais fini il y a trois semaines… Les questions qu’on me pose me forcent moi-même à réfléchir à ce que j’ai écrit. Cela m’oblige à une réflexion sur des points que je n’aurais jamais imaginé approfondir de cette façon-là. Quand j’écris, je ne sais rien des multiples interprétations qui vont être faites par les lecteurs.

Votre roman s’ouvre sur un trouble autour du nom: Clarisse
ou Malinka, une femme possède deux prénoms. Et les prénoms
de vos personnages sont parfois décalés: Malinka plutôt que Malika, Ladivine plutôt que Ludivine…

Oui, c’est vrai. Je n’avais jamais réfléchi à Malika-Malinka… J’essaye de trouver des prénoms qui ne soient pas bizarres, mais qui ne soient pas non plus les plus ordinaires, les plus attendus. J’aime que mes personnages aient l’air réels, qu’ils aient l’air de véritables êtres humains. Mais je n’aime pas non plus qu’ils le soient – à mon sens – trop. Souvent, le prénom vient avant le personnage, j’ai des prénoms en tête et, ensuite, j’attribue des personnages aux prénoms, en quelque sorte…

Ces noms vont fonder une identité pour vos personnages?

Dans la vraie vie, on fait ça. Quand un couple attend un enfant, souvent il choisit le prénom avant de voir l’enfant. Le prénom est là, l’enfant arrive et l’enfant prend son prénom.

C’est une convocation?

Oui. Je pense aussi qu’on n’est pas la même personne si on s’appelle Ladivine ou si on s’appelle Stéphanie. J’ai toujours ce sentiment-là que le prénom impose des traits de caractère à la personne qui le porte.

Ecrire, du coup, n’est-ce pas finalement trouver quelle est l’identité réelle de vos personnages?

Oui. Au départ, je ne sais pas qui ils sont exactement, les personnages. Ils se construisent au fil de l’écriture… Je les découvre en même temps qu’ils s’écrivent, si je peux dire ça, de cette manière un peu mystique…

Il y a les personnages, hommes, femmes, enfants et aussi, toujours chez vous, les bêtes. Oiseaux souvent, et ici, les chiens…
Quel est leur rôle?

Ce sont des êtres animés. Ils servent peut-être à révéler au personnage des choses inexprimables. Ce qui ne peut pas se dire, ce qui peut à peine se ressentir, mais qui leur apparaît de manière mystérieuse sous forme animale. En général, il me semble que les animaux ont des rôles de révélateurs, au sens où ce sont des personnages qui révèlent des choses aux êtres humains. La bête amène une réponse plus ou moins claire, mais oui, elle révèle.

Ils sont porteurs du fantastique… Vous les regardez ainsi dans le réel?

Dans la vie réelle, je pense que je suis beaucoup plus pragmatique face à eux. Mais il m’est déjà arrivé d’être très troublée, comme la plupart des gens j’imagine, par le regard d’un animal, soudain, par ce qu’on croit y voir d’humain, ou de très très proche de soi. Comme si un être humain était enfermé dedans.

Une filiation chaotique, des identités problématiques, ce sont les thèmes qui traversent ce roman?

Dans ce livre, il y a l’idée d’un mensonge premier, un mensonge d’ailleurs volontaire et sans mauvaise intention de Ladivine – la mère de Malinka – sur les origines véritables, sur qui était son père, sur comment cette naissance a eu lieu. Ce mensonge – en tout cas par omission – entraîne presque inéluctablement des répercussions sur les générations qui suivent, se transmet d’une manière ou d’une autre, se transmet jusqu’à ce que cette fatalité soit rompue. Eventuellement avec la fillette Annika (l’arrière-petite-fille), qui, peut-être, ne va pas continuer dans cette ligne de mensonges et de malheurs.

Ce qui se transmet passe
par les femmes?

Oui, il se trouve que là, c’est une filiation féminine, mais ça n’a pas forcément un sens, cela ne veut pas dire, de ma part, que ce ne serait pas la même chose de père en fils. Il se trouve simplement que moi, je traite plutôt de cette filiation féminine. Cela n’a pas de sens en général…

Votre écriture et vos propos semblent vouloir déjouer toute interprétation univoque… Quand cela vous paraît trop évident, est-ce que vous retravaillez?

Oui, cela m’arrive de changer un adjectif parce que je le trouve trop explicite.

Il ne faut pas trop en dire?

Pas toujours en tout cas.

Vous laissez sa part de création
au lecteur?

Oui. D’ailleurs, je l’accepte aussi évidemment ce jeu en tant que lectrice. Je l’accepte avec joie, ce pacte. «On dirait que…» et le roman commence.

Il y a dans ce livre des scènes violentes, de meurtre. Mais elles sont abordées de manière détournée, onirique…

Oui. Je ne sais même pas si c’est dû au fait que je ne veux pas aborder la violence frontalement. De toute façon, j’aurais du mal à faire autrement. Même si les choses ont l’air très maîtrisées, on fait aussi ce qu’on peut, aussi bien qu’on peut. Chaque auteur a ses limites, je pense.

Vos personnages semblent
parfois très cruels?

Oui, sans doute, il y a un certain type de relation entre certains personnages qui relève de la cruauté. Mais elle est souvent non intentionnelle, comme celle des animaux.

Vous vivez à Berlin depuis bientôt six ans, mais c’est la première fois que vous évoquez la ville dans un roman…

J’en ai déjà parlé dans un texte court. Mais dans un roman, oui, c’est la première fois. Jusqu’à présent, je ne me sentais pas tout à fait autorisée à mettre en scène cette ville; un Allemand comme Marko et d’autres Allemands, comme ses parents – même de façon indirecte. Cela venait du peu de temps que j’avais passé à Berlin.

L’exil, est-ce que ça nourrit vos livres? Ça accentue cette sensation d’être déplacé qui me semble au cœur de votre travail.

Oui. Mais ensuite, je ne sais pas si ça nourrit l’écrit de manière plus essentielle. Je n’en ai pas conscience en tout cas. C’est possible que ça accentue le déplacement. Je parle très mal la langue et donc, dans la rue, je flotte un peu, ce qui est plutôt agréable. J’aime bien flotter, ne pas comprendre ce qui se dit autour de moi. Au début, je me sentais comme un enfant, un tout petit enfant avant le langage, un enfant de 2 ans. A cet âge, leur perception du monde ne se fait pas par les mots, mais à travers l’expression des gens, leurs attitudes, tout ce qui est hors du langage. Cela rend attentif si on a envie de l’être, mais on peut aussi être flottant, c’est comme être myope.

Et l’Afrique, est-ce ce pays exotique où vos personnages vont
en vacances…

Dans Trois Femmes puissantes apparaissait le nom de Dakar. Ici, ce pays pourrait être en Afrique, mais pas forcément. Le lieu n’est pas nommé. Si c’est l’Afrique, c’est une Afrique fantasmatique.

* «Ladivine» (Gallimard) sera
en librairie le 14 février prochain.

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