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Editorial samedi 14 avril 2012

La Russie européenne… et l’Europe russe?

Alexandre Ier accueilli à Paris en libérateur de l’Europe. Une image peu connue qui, parmi d’autres, reflète un destin commun entre la Russie et l’Europe. Mais cinquante ans de Rideau de fer et la méfiance réciproque ont terni les relations, et minent peu à peu l’héritage historique et affectif mutuel

Par un dimanche ensoleillé, le 31 mars 1814, le tsar de toutes les Russies entre dans Paris en grande pompe. Alexandre Ier n’est pas peu fier: avec l’aide de ses alliés, il vient de faire tomber l’invincible Napoléon. Chose étonnante, la ville l’accueille en libérateur. Le tsar est à l’apogée de sa gloire, tous les regards, de Londres à Vienne, sont tournés vers lui. Songeur, il imagine l’Europe débarrassée à jamais de la folie guerrière. Enfant des Lumières avant d’être le souverain mystique que la postérité retiendra, il s’intéresse moins, en cet instant, au rétablissement des monarchies qu’au bonheur des peuples.

Cette image d’un souverain russe pacificateur de l’Europe est peu connue. Elle ressurgit à l’occasion du bicentenaire de la campagne de Russie de 1812: plusieurs historiens ont saisi l’occasion d’offrir de nouvelles perspectives sur l’une des plus violentes ondes de choc de l’histoire européenne. Si presque tout le monde connaît le terrible épisode de la Bérézina, on connaît moins le rôle pionnier qu’a joué la Russie dans le redécoupage de l’Europe et du monde.

Le coup d’estoc du tsar contre l’empire napoléonien permet le retour des nations européennes. Alexandre les voulait chrétiennes et en paix perpétuelle. C’était naïf de sa part: aucun de ses alliés n’y croit, et déjà au Traité de Vienne, en 1815, le tsar se retrouve marginalisé. Mais, sans lui, qui sait à quoi ressemblerait l’Europe aujourd’hui?

Autre conséquence de taille: Napoléon en exil, les Britanniques n’ont plus de concurrent sérieux. Les voici seuls à l’assaut des mers, fondant au cours du siècle le plus puissant empire colonial de tous les temps.

Même si on n’aime guère le rappeler, il y eut une deuxième libération de l’Europe par les Russes, en 1945. Staline lui-même n’a pas manqué de faire le rapprochement. Quand un général américain le félicite d’être allé jusqu’à Berlin, celui-ci répond négligemment: «Oui, mais Alexandre Ier est allé jusqu’à Paris!» On dit que Staline aimait les traits d’esprit, mais on ne sait s’il s’agissait, à ce moment-là, d’une plaisanterie.

Cette Russie qui libère ou qui envahit occupe une place ambiguë dans l’imaginaire européen. Déjà en 1814, on admirait autant l’empereur qu’on redoutait le Cosaque, et encore plus la synthèse des deux: «Grattez un Russe, vous trouverez un Tatar», disait Napoléon. L’immense nation eurasienne suscite toujours aujourd’hui la crainte et la méfiance. Cinquante ans de Rideau de fer y ont contribué. La figure de Vladimir Poutine, incarnation d’un pouvoir contesté, aussi. L’histoire montre qu’il existe pourtant un destin commun. Europe et Russie se doivent beaucoup.

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