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Monde vendredi 04 janvier 2013

Angela Merkel, femme de pouvoir

Angela Merkel. Son premier crime politique était sans doute le pire: pousser vers la sortie son mentor, Helmut Kohl. (AFP)

Angela Merkel. Son premier crime politique était sans doute le pire: pousser vers la sortie son mentor, Helmut Kohl. (AFP)

A la tête de l’Allemagne depuis plus de sept ans, la chancelière est devenue le pion indispensable pour sortir de la crise de l’euro. Une forte personnalité et une tacticienne redoutable qui a toutes les chances d’être réélue en septembre prochain

De nouveau en cette année 2013, tous les regards seront tournés vers elle. Pour bien des Européens, Angela Merkel est celle par qui doit venir la solution à la crise de l’euro. A ce jour, aucun autre chancelier allemand n’a à ce point compté en Europe. Aucun politicien n’éveille autant d’espérance, et ne suscite autant de haine qu’elle: lorsqu’elle se rend à Madrid ou à Athènes, les manifestants brandissent des portraits d’elle le visage barré d’une courte moustache. Celle qui gouverne l’Allemagne depuis plus de sept ans et pourrait remporter un troisième mandat en 2013 est aujourd’hui au sommet de sa puissance.

Et elle? Imperturbable, elle poursuit sa «politique des petits pas», l’un de ses leitmotivs, comme indifférente tant aux louanges qu’aux critiques qu’elle pourrait provoquer. Femme de pouvoir, timide et modeste, ouvertement dépourvue de visions, Angela Merkel ne cesse d’étonner.

Ses détracteurs lui reprochent son absence de passion pour la cause européenne. C’est peu étonnant. «Ce sont les Etats-Unis, pas l’Europe», qui faisaient rêver celle qui a grandi à l’Est, rappelle l’hebdomadaire Der Spiegel. Angela Merkel aurait juste appris avec le temps que manifester un peu de pathos sur le sujet «Europe» fait partie de la tradition chrétienne-démocrate, le camp qu’elle dirige. Pragmatique, l’Europe est pour elle d’abord un marché, vers lequel écouler le «made in Germany». Rationnelle, elle garde les yeux fixés sur ses tableaux de chiffres: PIB, taux de croissance, courbes démographiques, niveau d’endettement sont son univers. Elle aime à rappeler qu’avec 7% de la population mondiale, l’Europe produit 25% de la richesse mondiale. Mais verse 50% du total des prestations sociales. Un train condamné à dérailler, selon elle. Physicienne de formation, la chancelière déteste les visions, et pourrait reprendre à son compte la petite phrase de l’ancien chancelier social-démocrate Helmut Schmidt: «Qui a des visions doit aller voir le médecin!»

Insaisissable, elle donne du fil à retordre à ses adversaires qui ne savent comment l’attaquer. Peer Steinbrück, son rival du SPD aux prochaines élections, critique sa froideur européenne. Pour aligner au final la politique de son parti sur celle du gouvernement, faute de solution alternative.

Froide la chancelière? «Angela Merkel est drôle», assure Lothar de Maizière, le dernier ministre-président de la RDA, et le premier élu de façon démocratique. Loin des caméras, «elle a un don incroyable pour imiter les gens». Ses victimes? Des rivaux en politique, des chefs d’Etat et de gouvernement étrangers. Lothar de Maizière refuse de citer des noms. Nicolas Sarkozy, Barack Obama et Silvio Berlusconi figureraient sur la liste des malheureux.

Contrairement à bien des collègues en politique, Angela Merkel est, elle, restée modeste, ce que les Allemands apprécient. Chancelière en 2005, elle décide de conserver l’appartement qu’elle occupe avec son mari au centre de Berlin. Peu après son élection, elle dit espérer «pouvoir continuer à trouver le temps de préparer elle-même la soupe du soir». Et lorsqu’on l’interroge sur ce qui lui manque le plus après toutes ces années passées à la Chancellerie, elle répond sans réfléchir: «Le sommeil, et la possibilité de me déplacer incognito.»

C’est jalousement qu’elle veille au respect de sa vie privée. «Je ne pourrais pas faire ce travail sans l’appui de mon mari, révélait-elle toutefois un jour au quotidien Die Welt. Lui et moi discutons de tout: de politique comme de physique. Mais aussi de savoir qui va étendre le linge.» On ne connaîtra pas l’avis de l’intéressé. Joachim Sauer, que Nicolas Sarkozy a un jour appelé par mégarde Monsieur Merkel, n’accorde pas d’interviews et limite au strict minimum ses apparitions de prince consort: une fois l’an, il donne le bras à sa femme pour l’ouverture du Festival de Bayreuth.

Quel chemin parcouru pour celle qu’Helmut Kohl appelait «la gamine». Sur les photos de ses débuts en politique, elle apparaît sourire timide, coupe à la garçonne, mal fagotée. Elle est aujourd’hui à 58 ans la personnalité politique la plus populaire du pays et le pion incontournable pour sortir de la crise de l’euro. Au sommet de son pouvoir, elle est «la reine non couronnée d’Europe», comme l’appelle Josef Joffe, éditeur du magazine Die Zeit. Son image pourtant reste insaisissable. «Angela Merkel est un sphinx», dit son biographe Gerd Langguth.

De fait, sous son air sage et modeste se cache une tacticienne redoutable. Ses victimes? Tous des hommes de pouvoir qui ont commis l’erreur de la sous-estimer. Son premier crime politique était sans doute le pire: Angela Merkel a poussé vers la sortie son mentor, Helmut Kohl, discrédité par l’affaire des caisses noires de la CDU. «S’il avait imaginé une seconde qu’elle irait si loin, il ne l’aurait jamais mise en avant», dit-on dans les cercles de la CDU. Le père de la Réunification, séduit par son intelligence, voyait en elle un pion idéal pour tenir ses quotas: femme, Ossie (surnom donné aux Allemands de l’Est), jeune et dévouée. Elle écope du seul portefeuille dont elle ne voulait pas: la condition féminine (1991-1994). Aujourd’hui encore, les plus féministes se reconnaissent mal en cette femme de pouvoir, obstinément hostile aux quotas féminins. Elle passe ensuite au Ministère de l’environnement (1994-1998). Devenue chancelière, elle a fait de la famille et de l’écologie les piliers de sa politique, jusqu’à ce qu’éclate la crise de l’euro.

Les biographes se divisent pour tenter d’expliquer la carrière si peu commune de celle qui doit sortir l’Union européenne de la crise de l’euro. Sa méfiance est mise au compte de son passé est-allemand. Son goût pour le détail viendrait de sa formation de physicienne. Et sa modestie de son éducation protestante.

Née le 17 juillet 1954 à Hambourg, Angela Dorothea est l’aînée des trois enfants de Horst et Herlind Kasner. Lui est pasteur, elle professeure d’anglais. Angela a six semaines lorsque le pasteur Kasner décide de quitter Hambourg pour la RDA, où l’appelle l’évangélisation des âmes est-allemandes en proie au communisme. Aujourd’hui encore, le paysage plat et triste de Templin – un village isolé du nord de Berlin où elle aime passer ses week-ends de repos – est pour elle synonyme de Heimat, cette «patrie régionale» intraduisible en français.

Ses biographes sont d’accord sur un point: la personnalité de Horst Kasner a joué un rôle décisif dans le développement de la petite Angela. «J’ai eu une enfance heureuse, dans une maison pleine de livres», se souvient la chancelière. Douée à l’école, elle est encouragée par son père. «Etre meilleure que les autres, c’est toujours son ambition», assure Gerd Langguth. Sa mère lui enseigne l’anglais en cachette. Et aujourd’hui encore, celle qui était toujours la meilleure élève de la classe parle un russe parfait. Mais sa mère lui apprend également à ne pas sacrifier son avenir pour un héroïsme inutile. Angela suit bravement le programme des Jeunesses communistes, est autorisée à passer la maturité malgré l’activité de son père mal vue par le régime et entame des études de physique, domaine où l’idéologie communiste n’a pas grand-chose à contester, mais où elle souffre de la solitude du chercheur.

En 1977, à 23 ans, elle se marie avec un camarade de promotion, Ulrich Merkel et s’installe à Berlin. Le couple se sépare en 1981, mais elle garde le nom de son premier mari, même après son remariage avec Joachim Sauer, un professeur de chimie de réputation internationale avare de ses apparitions publiques.

Un événement a marqué sa vie plus que tout: la chute du Mur. Au sauna avec une amie, elle rate les premières heures de ce qui est pour elle «un miracle» auquel elle dit penser aujourd’hui encore presque chaque jour. C’est alors qu’Angela Merkel décide de s’engager en politique, convaincue qu’il serait bon pour les Allemands de l’Est d’envoyer au parlement des personnes qui ne se ­seraient pas compromises avec le régime. Sans attache politique familiale, elle va voir le SPD, les mouvements de citoyens de l’Est. Et finit par choisir la CDU, aussi par conviction religieuse.

A la veille d’un probable troisième mandat, Angela Merkel dit prendre toujours autant de plaisir à la politique. Dans les sondages, elle devance de dix points Peer Steinbrück et les délégués viennent de la réélire présidente de la CDU sur un score soviétique de 98%. S’étant débarrassée au fil des temps de tous ses rivaux potentiels, elle n’avait pas à affronter d’autre candidat à ce poste. «Elle est respectée. Mais elle n’est pas aimée dans le parti, estime Gerd Langguth. Le jour où elle perdra les élections, elle perdra sans doute très vite la tête du parti.»

Femme de pouvoir, Angela Merkel est aussi parfaitement consciente des limites de son pouvoir. «Je dois toujours négocier et convaincre les autres, les électeurs, mon parti, mes partenaires de coalition.» Et même l’opposition, qui contrôle le Bundesrat. Cette recherche permanente du compromis serait une des clés de son influence au niveau européen.

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