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Faune lundi 26 mars 2012

«Aucun éléphant n’a été épargné»

Des braconniers d’origine soudanaise ont exterminé la population de pachydermes d’une des plus belles réserves d’Afrique centrale. parc national de boubandjida. (AFP)

Des braconniers d’origine soudanaise ont exterminé la population de pachydermes d’une des plus belles réserves d’Afrique centrale. parc national de boubandjida. (AFP)

Des centaines de pachydermes ont été massacrés depuis janvier dans le parc national de Boubandjida, au Cameroun. Rencontre avec Julian Blanc, de la CITES, un spécialiste de la question

Les braconniers n’ont pas fait de quartier. Depuis leur retour en force début janvier, les cadavres d’éléphants se comptent par centaines dans le Parc national de Boubandjida, au Cameroun. Un organisateur de safaris établi sur place, Paul Bour*, assure avoir personnellement décompté quelque 280 corps mais il a la conviction que le nombre d’animaux tués est au moins deux fois supérieur. Les troupeaux ont été proprement décimés: même les petits, dépourvus d’ivoire, ont été abattus. L’affaire est un désastre autant qu’un crève-cœur pour les amateurs de faune sauvage. Coordinateur du Suivi de l’abattage illégal des éléphants (MIKE) pour la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), Julian Blanc lève le voile sur ce massacre.

Le Temps: Que représente pour le Cameroun la mort de plusieurs centaines d’éléphants?

Julian Blanc: Il s’agit d’une perte énorme au niveau local. La population du Parc de Boubandjida avait été estimée à quelque 600 éléphants lors du dernier recensement en date, qui remonte à 1991. Il est plus difficile d’effectuer cet exercice à l’échelle du Cameroun. Il est encore relativement aisé dans le nord, qui est couvert de savane: le terrain dégagé permet des observations au sol et depuis les airs. Mais il s’avère beaucoup plus compliqué dans le sud, où règne la forêt et où habitent la plupart des pachydermes. Le chiffre généralement retenu est de 4000 à 5000 individus.

– D’où viennent ces braconniers?

– Ce sont des Soudanais de langue arabe. J’ignore à quelles tribus ils appartiennent. Ce qui est sûr, c’est qu’ils s’inscrivent dans une vieille tradition de raids, lancés annuellement depuis des décennies voire des siècles dans le but de ramener de l’ivoire. Comme il n’existe pratiquement plus d’éléphants dans leur pays, à l’exception de quelques individus en provenance d’Erythrée ou d’Ethiopie, ils ont pris l’habitude d’essaimer dans des pays voisins, soit en République centrafricaine et au Tchad. Mais, là aussi, les éléphants ont commencé à se faire rares. Cette année, ils ont donc poussé plus loin pour franchir la frontière du Cameroun.

– De quels moyens disposent-ils?

– Ces braconniers sont équipés d’armes modernes, de fusils automatiques genre kalachnikov. Ils se déplacent en revanche de manière traditionnelle, à cheval, pour parcourir des milliers de kilomètres et traverser plusieurs frontières en longues caravanes.

– Combien sont-ils?

– Difficile à dire. Je dirais plusieurs dizaines. Mais ils recrutent sur leurs routes des aides qu’ils utilisent comme porteurs ou comme dépeceurs de cadavres. Cette année, ils semblent avoir engagé un certain nombre de Tchadiens.

– Comment jugez-vous l’impuissance des autorités camerounaises à empêcher ces massacres?

– Les armées ne sont pas entraînées à combattre des braconniers. Une telle tâche exige une connaissance particulièrement fine de la brousse et des tactiques de chasse. Des compétences que les forces de l’ordre camerounaises ne maîtrisent pas.

– Existe-t-il ailleurs des forces bien entraînées à cette mission?

– Oui. Au Botswana, les forces armées participent à la lutte contre le braconnage. Pour ce faire, elles reçoivent un entraînement spécifique ainsi que des ressources relativement importantes. Il existe par ailleurs dans certains pays des troupes de rangers, des forces paramilitaires spécialisées dans ce type de tâches. Un des secrets de la réussite est la présence sur le terrain. La multiplication des patrouilles représente le meilleur moyen de protéger la faune sauvage, puisqu’elle élève grandement la probabilité de repérer et de capturer les braconniers.

– Le commerce d’ivoire est-il permis?

La Convention de Washington de 1989 l’a en principe interdit au niveau international. Mais des exceptions ont été prévues. Quatre pays d’Afrique ont été autorisés à abriter un commerce limité et contrôlé en direction du Japon et de la Chine. Le négoce au niveau national est, lui, autorisé ou toléré dans certains pays, ce qui pose problème. Les marchés qui proposent des pièces d’ivoire aux touristes envoient un signal clair à tous les intéressés: l’ivoire, ici, s’achète.

– Où sera vendu, à votre avis, l’ivoire prélevé au Cameroun?

– Certains débouchés me paraissent assez évidents. La capitale du Soudan, Khartoum, abrite un marché de l’ivoire en pleine renaissance. Il est donc plus que probable qu’elle verra passer ces défenses. Après, il existe traditionnellement un lien commercial très fort entre Khartoum et Le Caire. Or, selon une récente enquête, le Printemps arabe a eu pour effet de relâcher le contrôle des autorités sur certains trafics et notamment de relancer le commerce de l’ivoire dans la capitale égyptienne. On peut par conséquent imaginer qu’un bon nombre de pièces gagneront la grande métropole arabe. Enfin, les quantités restantes seront acheminées vers un port quelconque pour être vendues à bons prix sous d’autres horizons.

– Existe-t-il une forte demande d’ivoire actuellement sur le marché international?

– Oui. Le braconnage des éléphants a sensiblement augmenté depuis 2006, en réponse à une forte hausse de la demande d’ivoire sur certains marchés, notamment en Extrême-Orient. L’évolution est inquiétante. Un certain niveau de chasse est compatible avec le maintien des populations de pachydermes. Mais celui atteint ces dernières années est beaucoup trop élevé.

– Comment expliquez-vous cette hausse subite de la demande?

– Le phénomène est étroitement corrélé avec la croissance économique de la Chine. Les Chinois étaient autrefois dans l’épargne. Ils sont aujourd’hui dans la consommation, notamment dans l’achat d’objets de luxe. Or, les objets d’art en ivoire sont très appréciés traditionnellement dans leur culture.

– De grands massacres d’éléphants ont-ils lieu actuellement dans d’autres pays que le Cameroun?

– Le Cameroun est connu pour avoir un niveau de braconnage particulièrement élevé. Mais toute l’Afrique centrale souffre du phénomène, du Tchad à la République centrafricaine, en passant par le Congo et la République démocratique du Congo. L’Afrique orientale se porte mieux, en ce sens. Le Kenya et la Tanzanie sont largement épargnés. Il existe à cela plusieurs explications. Ces deux pays sont touristiques, ce qui signifie qu’ils sont prêts à investir plus que d’autres dans la faune sauvage, synonyme pour eux de rentrée de devises. Et puis ils sont couverts de savanes, des espaces ouverts qui facilitent la surveillance des animaux et la lutte contre les braconniers. Mais rien n’est définitivement joué. La pression augmente partout.

– En ce début de XXIe siècle, y a-t-il des pays où les éléphants prospèrent?

– Oui. C’est le cas en Afrique australe en général. Les populations d’éléphants y sont en augmentation depuis de nombreuses années. Le Botswana est le pays de la région qui compte le plus de pachydermes – ils sont quelque 135 000 et continuent de se multiplier. Le Zimbabwe, en dépit de tous ses problèmes politiques, abrite également une très large population, de l’ordre de 100 000 individus. La Namibie et l’Afrique du Sud en possèdent beaucoup moins – environ 15 000 chacune – mais elles connaissent des évolutions positives. L’Afrique du Sud est un exemple formidable à ce titre. Au tournant du XXe siècle, elle abritait une population extrêmement faible, qui se comptait sur les doigts de quatre mains. Elle a alors pris des mesures de protection qui lui ont permis de multiplier sa population par 1000 en cent ans.

– Comment décririez-vous la situation des éléphants en général?

– Il n’y a pas de réponse simple à cette question. La situation varie trop d’une région à l’autre. En Afrique australe et orientale, les populations, qui représentent les deux tiers des éléphants du continent, sont en augmentation. Mais au même moment, elles déclinent rapidement en Afrique centrale. Quant à l’Afrique de l’Ouest, elle connaît une situation pire encore. Elle ne compte plus que quelques groupes isolés, qui paraissent condamnés à la consanguinité et à la disparition. La demande croissante d’ivoire s’ajoute aujourd’hui à ce bilan mitigé. Ce qui signifie que la situation peut changer là où elle est bonne.

– Que peut-on faire pour mieux protéger les éléphants?

– Difficile de répondre mais il existe quelques pistes. Nous avons découvert par exemple une relation très forte entre le braconnage et la mortalité infantile, ce qui confirme le lien étroit existant entre la chasse illégale et la grande pauvreté. L’amélioration de certaines situations socio-économiques permettrait probablement d’apporter une solution sur le long terme. Et puis il s’agit aussi d’un problème de gouvernance. Ce n’est sans doute pas un hasard si les régions où les éléphants se portent le mieux sont aussi celles où la gouvernance est la meilleure.

– Il reste la demande d’ivoire…

– Effectivement. Il y a un grand débat autour des moyens à mettre en œuvre pour l’influencer. Certains considèrent que la prohibition totale du commerce supprimerait la demande. Mais d’autres rétorquent que cela n’est pas si simple et prennent pour exemple la lutte contre le trafic de drogue, interdit de longue date mais toujours florissant. Une troisième solution consisterait à éduquer davantage les consommateurs dans l’espoir, sinon d’abolir la demande, au moins de la ramener à un niveau gérable. Les trois options ne s’excluent pas. Le problème, qui possède différentes dimensions, doit être empoigné de diverses façons.

* www.paulboursafaris.com/category/actualite/

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