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tennis mardi 26 mai 2009

Federer reste roi de Roland-Garros

A Roland-Garros, Roger Federer est toujours sollicité par un nombre impressionnant de fans. (AP)

A Roland-Garros, Roger Federer est toujours sollicité par un nombre impressionnant de fans. (AP)

Malgré son statut de numéro deux mondial et ses échecs répétés, la popularité du Suisse demeure intacte près des courts de la Porte-d’Auteuil. Au contraire, le fait d’avoir souvent perdu face à Nadal a permis à son statut d’évoluer: d’admirable, il est devenu attachant

Roger Federer a remporté son premier duel avec Rafael Nadal et, fût-ce à l’applaudimètre, ce n’est pas moins une émancipation narcissique, un joli succès d’estime. Ovation pour le «maître», vainqueur expéditif d’Alberto Martin (6-4 6-3 6-2). Accueil courtois, sans effusion, pour le détenteur du titre, moulé dans une casaque rose fluo, principalement acclamé du quidam post-pubère.

Il était étrange de voir les tribunes abandonnées à cette frange juvénile – mais à l’heure du déjeuner, place au jeûne. Il était plus curieux, encore, de découvrir une ferveur autour de Marcos Daniel, un trentenaire brésilien localisé aux environs de la centième place mondiale, stimulé dans ses assauts outrecuidants par un enthousiasme canaille (7-5 6-4 6-3). «Je sais que le public parisien n’a pas apprécié mon forfait à Bercy, grimace Rafael Nadal. Ce jour-là, j’ai reçu des sifflets, et je n’en pouvais rien. Mais sinon, je suis plutôt aimé, je crois.»

Roger Federer explique, bon camarade: «Le fait de parler la langue aide à tisser un lien, une proximité avec le public. En Espagne, je n’ai pas la même cote.» Avis corroboré par Laurent Trupiano, directeur du magazine Grand Chelem: «Le peuple français parle surtout sa langue. Avec Roger, il a un réflexe d’appropriation. Peu de stars étrangères ont joui d’un tel engouement.»

Puisqu’il faut nécessairement être Nadal ou Federer, bordeaux ou bourgogne, Mireille Mathieu ou Nana Mouskouri (?), le Central de Roland-Garros, tribunal populaire de la France gavroche et militante, a pris parti; un peu, beaucoup, passionnément. A chaque fois que Federer a mordu la poussière, K.-O., sous les coups du toréador, la foule a relevé le champion à genou de ses invites implorantes, «Roger, Roger», et non «Federer, Federer».

«Il y a en France une culture du beau geste, une éducation académique du style, poursuit Laurent Trupiano. Les profs de tennis reçoivent une note d’esthétique, et cette note est éliminatoire. Pour eux, Roger incarne la suprême élégance.» Le magazine français a réalisé un sondage auprès des jeunes licenciés: «La tranche d’âge des 6-9 ans est majoritairement acquise à Nadal mais, ensuite, les 9-12 ans ne jurent que par Roger. Ici, nous aimons Godard, même si nous n’y comprenons rien. Nous préférons toujours l’ésotérique au laborieux.»

La popularité de Federer est tout aussi intacte à l’étranger. Elle a pris une dimension supplémentaire dans le péril et la fragilité, à travers le prisme du bon sens commun. Au paroxysme d’une hégémonie monolithique, «le maître» avait induit une banalisation de l’excellence, la même qui, jadis, avait réduit Sampras à des outrances fastidieuses. Trop de talent tue le talent. Aujourd’hui, Roger Federer a des soucis, une femme, et des obsessions foireuses. Comme tout le monde.

Tracy Austin, ancienne numéro un, s’attendrit volontiers: «Nous aimons tous les belles histoires. Pendant des années, Roger a humilié ses semblables sans exprimer d’états d’âme, de jubilation ou de cruauté. Les foules l’ont admiré, mais non sans ambivalence. Comment pouvaient-elles s’identifier à cet homme dont les gestes étaient impossibles à reproduire? Depuis, Roger est tombé malade, il a connu l’échec. Nous le trouvions admirable et, peu à peu, nous l’avons trouvé attachant.»

Un lien abstrait nous unit aux champions car, avec eux, nous vivons en accéléré, avec intensité, les vicissitudes de notre propre existence – l’espoir, le travail, la réussite et/ou l’échec, le doute, la vie… En cela, Federer entre dans une phase «fleur bleue», où s’ouvre la perspective d’un sacre historique à l’US Open, quelques jours après la naissance d’un enfant, célébré avec un regard dégoulinant d’amour au trophée et d’un: «Celui-là est à toi, petit Stanislas» – grosso modo.

«Dans tous les pays que je sillonne, quand une discussion s’initie sur le tennis, les gens parlent surtout de Federer, témoigne Christopher Cleary, grand reporter au New York Times. Ce joueur a toujours emballé les foules, pour ses dons artistiques et son aménité. Il y a deux ans, une lassitude s’est propagée, et peut-être que l’intérêt faiblira, mais Roger reste la référence absolue, notamment parce que Nadal est largement sous-estimé au plan technique.»

Neus Yerro, envoyée spéciale de Deportivo Sport, corrobore: «En Espagne, au-delà du chauvinisme, le grand public a autant d’estime pour Roger que pour Rafa. Cette fascination survit au sentiment dominant que Federer ne régnera plus, car ils trouvent le personnage élégant, courtois et correct. Ils voudraient parfois lui souhaiter du mal, mais ils n’y parviennent pas.»

Roger Federer n’a pas davantage perdu sa popularité auprès des médias, où les crispations, évoquées sans ambages, semblent brèves. Interrogé sur tout, le Bâlois a réponse à tout, dans toutes les langues. Hier, il a fait le pitre et largement dépassé le temps imparti.

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