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afghanistan mardi 24 avril 2012

Profession? Maire de Kaboul

Muhammad Yunus Nawandish, nommé par Hamid Karzaï en 2010. (N.D)

Muhammad Yunus Nawandish, nommé par Hamid Karzaï en 2010. (N.D)

Muhammad Yunus Nawandish, nommé début 2010 par le président Hamid Karzaï, s’emploie à rebâtir une ville détruite par des décennies de guerre

Ils arrivaient d’un peu partout, les enfants tenant la main de leurs parents, les yeux des uns et des autres agrandis par l’émerveillement. Un espoir, un symbole, une révolution: lorsque les premiers lampadaires se sont mis à s’allumer dans les rues de Kaboul, ils ne mettaient pas seulement fin à des décennies d’obscurité pratiquement complète dans la capitale afghane dès la nuit tombée. Ils signifiaient aussi la promesse d’une vie nouvelle.

Pour Muhammad Yunus Nawandish, l’éclairage public n’est pourtant qu’un chantier parmi les «centaines» qui l’occupent toute la journée et une bonne partie de la nuit. S’il fallait dresser une liste des métiers les plus compliqués de la planète, celui de maire de Kaboul figurerait sans doute en très bonne place. Mais, à en croire son enthousiasme, c’est aussi l’un des plus gratifiants: «Pendant trente ans, les gens de ce pays ont vécu sous une pression incroyable. Et tout d’un coup, la gaieté, la joie peuvent commencer à percer. C’est un état psychologique complètement différent.»

Se préoccuper de l’éclairage des rues? A Kaboul? Dans une ville qui n’en finit pas d’être en guerre? Dans une ville où, par exemple, l’armée a mis la main, il y a à peine trois jours, sur onze tonnes d’explosifs destinées à provoquer un carnage? «La situation est différente de celle qui est décrite dans les médias, insiste le maire. La sécurité s’améliore. Et la communauté internationale a commencé à prendre conscience qu’il s’agissait aussi d’une ville, comme toutes les autres villes, dans laquelle vivent des êtres humains. Depuis, les progrès ont été très rapides.»

Ingénieur avec trente ans d’expérience dans les secteurs du pétrole, du gaz et de l’électricité en Afghanistan, extérieur au jeu politique afghan, Muhammad Nawandish n’était pas fait pour devenir maire de Kaboul. De fait, lorsque le président Hamid Karzaï lui propose le poste, il commence par refuser. Mais il se ravise: «Quelqu’un devait le faire. Je dois cela à mon pays.»

D’ordinaire, le maire est élu. Mais dans une ville qui manque de tout, il n’y avait pas d’argent pour organiser un scrutin. Il sera donc nommé par le président, début 2010. Peu de candidats se pressaient au portillon. Impliqué dans un scandale de corruption, son prédécesseur, Mir Abdul Ahad Sahebi, est actuellement sous les verrous. En vérité, lorsque Muhammad Nawandish prend ses fonctions, personne n’attend rien de lui.

C’était mal le connaître. La journée du maire commence à 5 heures du matin et se termine quinze heures plus tard. Ses tournées d’inspection, qu’il fait seul à la nuit tombée pour vérifier que les travaux prévus sont effectivement menés à bien, l’ont rendu populaire dans toute la ville. A son passage, explique-t-il avec fierté, les gens crient: «Longue vie au maire, longue vie au maire!»

Reconstruire une ville presque entièrement détruite par la guerre est déjà une tâche gigantesque en soi. En deux ans, le maire a fait construire six ponts, a asphalté des centaines de kilomètres de routes, créé 22 parcs, planté un million d’arbres.

Mais Kaboul est aussi devenue un aimant pour toute la population de ce pays en guerre. La ville comptait 1,2 million d’habitants en 1979. Ils sont plus de 5 millions aujourd’hui. Sous la pression de cette immigration économique, les maisons poussent de manière complètement désordonnée, sans plan directeur, sans raccordements d’eau, sans parcs, sans écoles. «Transformer une ville informelle en une ville planifiée, c’est très cher et très compliqué», affirme le maire. Il ne s’attarde pas sur les diverses mafias qui tirent profit du chaos pour prospérer et voient son travail d’un très mauvais œil. «Au début, elles voulaient m’acheter. Voyant que c’était impossible, elles utilisent cet argent pour essayer de me détruire.»

En bon ingénieur, Muhammad Nawandish ne néglige rien. Il sait tout des caractéristiques des matériaux ou des avantages d’un éclairage public par diode électroluminescente (LED) au lieu de lampes traditionnelles à incandescence. «Cela n’a l’air de rien, mais avec les fréquentes baisses de tension, les ampoules classiques explosaient en permanence.» Aujourd’hui, les lampes restent allumées et les gens se sentent plus en sécurité. «Du coup, les journées de travail peuvent être plus longues. Les gens gagnent davantage d’argent, qu’ils investissent dans des biens ou des maisons. Tout ceci fait qu’ils se préoccupent plus de leur voisinage, ils veulent garder intacte leur propriété.» Un cercle vertueux qui a converti Muhammad Nawandish en chouchou de la communauté internationale. Invité un peu partout, il en profite pour nouer des contacts et étendre le cercle des donateurs qui compte la Banque mondiale, les Américains, les Indiens, les Turcs…

L’autre jour, c’était à Genève, lors d’un Forum des maires organisé conjointement par la Ville de Genève et l’Institut de hautes études internationales et du développement. Il en a profité pour prendre à part le maire de Genève, Pierre Maudet. L’Afghan verrait bien un tunnel pour désengorger le centre-ville, rendre le trafic plus fluide et donc baisser le niveau de stress des automobilistes et rendre l’air plus respirable. Or, en matière de tunnels, la Suisse s’y connaît un peu, non?

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