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Affaires intérieures mercredi 07 mars 2012

Un baptême grec

Ce n’est pas le mot de l’insulte qui blesse mais le culot de celui qui le prononce, l’autorité qu’il s’attribue pour le prononcer, la distance hautaine qu’il prend avec celui qu’il prétend qualifier, en résumé, la séparation des espèces par la proclamation de leur inégalité: si les Suisses romands sont les Grecs de la Suisse, comme l’écrit un certain Kunz de la Weltwoche, ils ne «méritent» pas plus de la Suisse que les Grecs ne méritent de l’Union européenne

Ce n’est pas le mot de l’insulte qui blesse mais le culot de celui qui le prononce, l’autorité qu’il s’attribue pour le prononcer, la distance hautaine qu’il prend avec celui qu’il prétend qualifier, en résumé, la séparation des espèces par la proclamation de leur inégalité: si les Suisses romands sont les Grecs de la Suisse, comme l’écrit un certain Kunz de la Weltwoche, ils ne «méritent» pas plus de la Suisse que les Grecs ne méritent de l’Union européenne. Dehors! Les quatre pages pondues à coup de platitudes par ce commis de rédaction valent comme lettre de congé. Pour rire? Quelqu’un a-t-il jamais vu rire Roger Köppel, l’éditeur de la Weltwoche?

On pratique ce genre d’humour dans les dîners bourgeois de la Belgique flamingante quand il n’y a pas de Wallon à la table. Les clichés sont toujours les mêmes. Leur absurdité, leur lourdeur, leur méchanceté ébahissent. Ils sont imprégnés d’histoire, de jalousie, de ressentiments. Ils sont revanchards.

Militairement, l’Europe est en paix. Elle est unifiée économiquement dans un grand marché. Mais culturellement, il lui reste un champ de bataille grand ouvert où toutes les armes sont permises, même celles qui cherchent à détruire massivement les identités. Des tranchées se creusent entre le Nord et le Sud, on installe des miradors pour se surveiller mutuellement et s’envoyer des signaux de méfiance. Des mots puants sont balancés contre les Grecs. Et contre l’immigration, des punaises verbales.

On aurait pu penser que la Suisse indépendante et neutre/nation de la volonté/modèle de cohabitation de trois cultures se serait fait un devoir d’échapper au bellicisme rhétorique ambiant. Tout au contraire, la Weltwoche s’en fait un délice. Grâce à elle, je connais mieux maintenant les souffrances des Grecs. Comme Suisse romande visée par les catapultes en carton poubelle envoyées de Zurich, je ressens leur colère, physiquement, au niveau du poumon: j’ai le souffle coupé. Je ne comprends pas. Ou plutôt, je me refuse à comprendre que des auteurs si bêtes et si méchants aient acquis le droit de se lâcher pareillement sur la place publique.

Les différences entre Suisses sont connues, commentées par cent cinquante ans de cohabitation et archivées. Leur stoïque acception est admirée comme une œuvre d’art collective. On n’y touche pas, tabou. Une politesse patriotique retient les uns et les autres d’exprimer ouvertement des pensées que leur liberté pourrait leur dicter en secret. Le silence est d’or. Mais voilà qu’à l’exemple des marquis poudrés de l’économie allemande lancés contre la Grèce ou des héros de la Flandre tombant sur les Wallons, un commando zurichois mène la charge contre la Suisse romande, sans raison matérielle ni but à atteindre sinon le plaisir de prendre une posture de supériorité.

L’UDC en a contre la banque nationale, contre la TSR, contre la politique étrangère, contre le droit international, sauf des affaires, contre l’Etat social, contre l’Etat tout court, sauf le département militaire. Son hebdomadaire de combat en a maintenant contre la Suisse romande, sauf Yvan Perrin. Baptisés Grecs de force, les Romands vont se construire une Acropole, relire Platon en tirant le vin de leurs amphores, et rêver à la pétrification de Köppel sous le regard impitoyable de la Gorgone Méduse.

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