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opinions mercredi 14 mars 2012

Quand les radicaux étaient égalitaires

Josef Lang

Les radicaux inspirèrent un souffle progressiste à la Suisse quand celle-ci adopta, au 19e siècle, la Constitution la plus avancée de son temps. Quel contraste avec les radicaux d’aujourd’hui: lorsque le PLR prône la liberté, il laisse sous-entendre que l’égalité peut la compromettre. Or ce qui menace réellement la liberté, ce sont les inégalités, beaucoup plus criantes qu’il y a 160 ans

Dans la résolution intitulée «L’original libéral» adoptée par les délégués du PLR le 11 février à Berne, les libéraux-radicaux rappellent les «valeurs» pour lesquelles «nous nous battons depuis plus de 160 ans». Mais quelles sont ces valeurs? Et que signifient-elles aujourd’hui?

Il y a exactement 160 ans, l’Argovie, canton de Philipp Müller, connaissait comme beaucoup d’autres en Suisse un virulent débat autour de sa nouvelle constitution cantonale. Après que les citoyens en eurent rejeté les trois premières moutures, l’affaire fut prise en main par le directeur de séminaire Augustin Keller, un des pionniers et têtes pensantes du radicalisme suisse. Les progrès les plus notables qu’il parvint à imposer étaient le soutien de l’Etat aux institutions scolaires et à l’assistance aux plus démunis, la création d’un impôt direct sur le revenu, la fortune et les bénéfices, ainsi qu’une augmentation de l’impôt sur les successions et donations. Changements combattus par l’aile bourgeoise du Parti radical, nommé «Herrenpartei», dénonçant une «constitution de brigands» qui allait mener tout droit à une «économie communiste». Reformulé de fond en comble, le projet n’en fut pas moins accepté haut la main le 22 février 1852, grâce à une campagne d’agitation magistralement orchestrée par Keller.

Il est intéressant de relever le lien que Keller établit dans son allocution au Grand Conseil entre l’histoire mondiale et cette constitution à coloration sociale: «La révolution européenne a commencé avec la guerre d’Indépendance en Amérique du Nord, et depuis la prise de la Bastille, elle affirme sa permanence. Après la chute des Bourbons (1830), sa grande mission «pour la liberté et l’égalité» a repris avec une vigueur nouvelle. La libération politique est partout sa tâche prochaine; mais avant qu’elle ne mette en tout lieu la dernière main au temple de la liberté sociale, elle s’emploie déjà à construire celui de l’égalité sociale. En Suisse, après avoir parachevé la construction de la liberté, elle emploie ses mains gigantesques à la réorganisation des rapports sociaux.»

Par «liberté sociale», il faut entendre une communauté démocratique-républicaine fondée sur la responsabilité citoyenne. Deux raisons poussaient Keller à revendiquer l’«égalité sociale». Il constatait premièrement que les inégalités partout présentes ont peu à voir avec le principe du mérite cher au libéralisme; deuxièmement, il considérait du devoir de l’Etat non seulement de garantir à tout un chacun l’exercice de ses droits individuels, mais également de protéger son droit à l’existence même.

Dix ans après avoir remporté une belle victoire dans le combat pour l’égalité sociale, Augustin Keller devait connaître une cuisante défaite sur le terrain de l’égalité politique, lorsque le peuple argovien refusa l’égalité de traitement des Juifs qui vivaient alors pour la plupart dans les communes de Lengnau et Endingen. L’émancipation des Juifs, par laquelle la Confédération «chrétienne» devenait un Etat séculier, ne put avoir lieu que dans le cadre de la révision totale de la Constitution fédérale en 1874. Cette constitution, la plus progressiste de son temps, contenait aussi des avancées sociales comme la loi sur les fabriques. Celle-ci proscrivait le travail des enfants, fixait la durée maximale du temps de travail et instaurait une inspection fédérale des fabriques.

A l’origine du mouvement de citoyens, les radicaux se muèrent en un parti bourgeois dès les années 1880. L’une des rares mesures progressistes qu’ils parvinrent encore à faire passer contre les conservateurs et la droite libérale fut la création des CFF. Sous la devise «plus de liberté, moins d’Etat», le néolibéralisme a à tel point vidé de son sens le principe du mérite qui fut leur cheval de bataille qu’on peut parler d’un «retour du féodalisme». De nombreuses propositions émises par les radicaux au XIXe siècle n’ont de ce fait rien perdu de leur actualité. Qu’on pense à l’impôt sur les successions réclamé par une initiative en cours. La loi sur les fabriques trouve aujourd’hui son équivalent dans les mesures d’accompagnement qui neutralisent les effets néfastes de la libre circulation sur les emplois et les salaires. Refuser la protection sociale, c’est donc compromettre cette libre circulation d’essence libérale. La fusion des nombreux chemins de fer privés en une seule compagnie fédérale préfigure celle de toutes les petites caisses maladie en une caisse unique. Du point de vue du libéralisme politique, la tâche la plus urgente est l’invalidation de l’interdiction des minarets, qui fait honte à notre Constitution séculière.

Le «temple de la liberté sociale» et celui de l’«égalité sociale» ont été passablement endommagés au cours des trois dernières décennies. Lorsque la résolution du PLR prône la liberté, elle laisse sous-entendre que l’égalité peut la compromettre. Alors qu’aujourd’hui, ce qui la menace réellement, ce sont les inégalités, beaucoup plus criantes qu’il y a 160 ans.

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