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Design jeudi 17 juin 2010

Au doigt et à l’œil

«Six-Forty by Four-Eighty». Ces cubes lumineux mobiles, de 10 cm de côté, changent de couleur au toucher. (LDD)

«Six-Forty by Four-Eighty». Ces cubes lumineux mobiles, de 10 cm de côté, changent de couleur au toucher. (LDD)

Au salon Design Miami/Basel, les technologies numériques réinventent les installations lumineuses et autres objets du quotidien.

Donner une dimension physique, presque corporelle, à la technologie digitale. Et du coup élargir les possibilités du design, l’engageant sur des voies encore inexplorées. Voilà l’ambition d’une génération de créateurs présents au salon Design Miami/Basel, organisé en parallèle à Art Basel. Des créateurs dont on ne sait plus très bien s’ils sont designers, artistes, informaticiens, techniciens ou scientifiques. Ce qui est plutôt bon signe.

Cette génération fait parler d’elle, en tout cas. Mardi après-midi, le milliardaire russe Roman Abramovitch clignait des yeux devant l’installation du duo Zigelbaum & Coelho. Récompensé dans le cadre d’un concours interne («2010 W Hotels Designers of the Future Awards»), cet éclairage domestique est composé de petites unités mobiles, autant de cubes que l’on peut déplacer à sa guise sur un mur. Chaque module a sa propre unité informatique. Il suffit de toucher sa surface tactile pour le faire changer de couleur. Si l’on touche un autre module avec l’autre main, celui-ci prendra exactement la même teinte que le premier, l’information passant par magie à travers le corps humain. Comme le choix des couleurs est presque infini, et que l’agencement des petits cubes l’est aussi, il est possible de composer des messages, des motifs abstraits, des atmosphères lumineuses uniques.

L’installation interactive du duo Zigelbaum & Coelho, des designers américains formés au Media Lab du MIT à Boston, a aussi une fonction symbolique: donner une forme tangible à l’unité de base de l’image numérique: le pixel. «En transposant le pixel du domaine de l’écran au monde physique, nous attirons l’attention sur la dimension matérielle de l’informatique. La frontière entre ces deux mondes s’efface, ce qui permet d’envisager de nouvelles formes, interactivités et expériences», remarque Jamie Zigelbaum. Fabriquée à 8 exemplaires, l’installation lumineuse vaut 36 000 dollars lorsqu’elle est composée de 48 modules, et 120 000 dollars avec 250 modules.

Branches, du designer néerlandais Simon Heijdens, est édité à 25 exemplaires, plus deux «épreuves d’artistes», comme s’il s’agissait d’une estampe. C’est, comme dans le cas précédent, une installation lumineuse, en l’occurrence un «organisme numérique vivant». Un feuillage en mouvement est projeté sur le plafond d’une pièce d’habitation (ici un stand de la foire de Bâle). Des capteurs disposés à l’extérieur de cette habitation font réagir le feuillage artificiel, tout droit sorti d’un logiciel informatique, selon la température, la pluie ou le vent. Les mouvements ainsi que la croissance des feuilles et des branches sont donc conditionnés par le temps qu’il fait au dehors. Branches se veut une réponse aux «caractéristiques immuables et statiques de notre environnement construit et des objets qui nous entourent», selon Simon Heijdens.

L’installation précédente du designer néerlandais, Lightweed, projetait des plantes sur un mur. Au passage d’une personne, les plantes digitales se courbaient, oscillaient et perdaient leurs graines, lesquelles allaient polliniser le mur d’à côté. Celui-ci s’enrichissait peu à peu de plantes dont la croissance, là encore, dépendait des conditions atmosphériques extérieures.

L’extraordinaire lustre du bureau design londonien rAndom (comme random, hasard en anglais) réagit lui aussi à des stimuli. Le millier de petites lumières LED de l’installation, séparée en trois entités, sont sensibles aux bruits dans une pièce, mêmes infimes. Les lumières se comportent à la manière d’un essaim animal: elles suivent une proie potentielle (un simple visiteur, merci pour lui), se dispersent à l’occasion d’un grand bruit ou voltigent d’un bout à l’autre du lustre, selon leur bon vouloir. L’essaim lumineux danse ainsi en réponse aux mouvements humains. «Cette installation collective est semi-consciente, argumente Flo Ortkrass, l’un des trois designers du bureau londonien. Elle questionne la nature froide de la technologie numérique, ou la relation habituelle entre l’animé, c’est-à-dire nous-mêmes, et l’inanimé, soit les objets de notre quotidien. Notre but est simplement de montrer la beauté intérieure et la poésie de la technologie contemporaine.»

Cette poésie est aussi à l’œuvre dans Self Portrait, une autre création de l’atelier rAndom. Accrochée à un mur, une grande toile blanche photosensible prend – grâce à une petite caméra – l’image du spectateur qui l’observe. Le canevas montre ensuite un instant l’image photographique et un rien fantomatique du spectateur. Puis le portrait s’efface peu à peu, jusqu’à ce que la toile redevienne totalement blanche. Une belle réinterprétation numérique des vanités ou memento mori de la peinture classique… Au royaume des pixels comme ailleurs, tout est transitoire.


«Design Miami/Basel», jusqu’au 19 juin, foire de Bâle (halle 5), 11-19h. Infos:
www.designmiami.com

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