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Livre lundi 12 novembre 2012

Peter von Matt, la prime à l’intellectuel engagé

Peter von Matt a reçu le Prix du livre suisse 2012 pour son dernier essai consacré à la Suisse. Il y décortique l’histoire d’un mythe tenace, celui du peuple alpestre, qui imprègne toujours la mentalité collective helvétique. Zoé promet la parution de l’ouvrage en français. (Keystone)

Peter von Matt a reçu le Prix du livre suisse 2012 pour son dernier essai consacré à la Suisse. Il y décortique l’histoire d’un mythe tenace, celui du peuple alpestre, qui imprègne toujours la mentalité collective helvétique. Zoé promet la parution de l’ouvrage en français. (Keystone)

Le dernier essai consacré à la Suisse de l’auteur alémanique reçoit le Prix suisse du livre 2012. Cette importante distinction dans le monde germanophone établit le germaniste natif de Suisse centrale comme un auteur majeur

Il est courant d’entendre que les intellectuels suisses ont déserté la politique. Cette généralité souffre quelques exceptions. Peter von Matt en est une. L’écrivain qui fut professeur de langue et littérature allemandes à l’Université de Zurich assume son statut d’intellectuel engagé. L’essai qu’il a consacré cette année au mythe alpestre imprégnant, encore aujourd’hui, la mentalité des Confédérés est un exemple d’intervention marquante à propos de la Suisse, ce qu’elle est et comment elle conçoit son destin collectif. Pour cette œuvre unanimement saluée par la critique alémanique, Peter von Matt a reçu hier à Bâle le Buchpreis 2012. Ce prix suisse du livre, créé il y a cinq ans, récompense le meilleur ouvrage publié en langue allemande de l’année. Pour la première fois, il ne va pas à un roman mais à un essai, ce qui est une petite surprise.

La traduction de Das Kalb vor der Gotthardpost. Zur Literatur und Politik in der Schweiz est prévue prochainement aux Editions Zoé. La maison genevoise a déjà traduit le précédent livre de Peter von Matt, Sang d’encre. Voyage dans la Suisse littéraire et politique, en 2005. Une nouvelle occasion pour le public romand de savourer la prose subtile mais efficace de cet auteur encore trop méconnu de ce côté-ci de la Sarine. Un auteur que le «pape» de la littérature allemande, Marcel Reich-Ranicki, a en revanche, depuis plusieurs années déjà, placé dans le cercle étroit des écrivains suisses majeurs en vie.

Le mythe alpestre explose

Le lauréat du Prix du livre suisse, 75 ans, est originaire de Nidwald en Suisse centrale. Il vit de longue date à Zurich. Il aime intervenir dans les débats publics, livrant son regard critique sur la société contemporaine et les enjeux cruciaux qui se posent à la Suisse. L’œuvre de ce patriote éclairé navigue entre littérature et politique, puise dans la fiction pour mieux cerner la réalité. Peter von Matt passe aussi pour un bâtisseur de ponts entre le monde académique et la Cité.

Dans un long entretien qu’il a accordé en juin dernier au Temps , Peter von Matt expliquait la démarche de son essai aujourd’hui récompensé. Il y décortique comment la littérature a construit la représentation d’une Suisse idylllique en total décalage avec la réalité. C’est le mythe de la Suisse alpestre originelle, «un livre d’images que les Suisses ont intégré dans leur mémoire, avec ses montagnes, ses glaciers, ses paysages harmonieux et intacts. «Aujourd’hui, nous vivons toujours avec le livre d’images dans ­notre tête, sans y prêter attention», nous disait Peter von Matt.Un exemple épinglé par l’écrivain: le passager qui arrive à l’aéroport de Zurich en provenance d’un autre continent emprunte un train automatique souterrain à travers l’aérogare; quand le train s’arrête, il entend des vaches qui meuglent, des cloches qui sonnent et le son d’un cor des Alpes. «Une bande sonore insinue acoustiquement la fin du voyage, l’arrivée en Suisse, sur l’alpe, au paradis.» Et de relier cette représentation avec le vote des Suisses pour interdire les résidences secondaires dans les stations.

Peter von Matt s’alarme de l’exploitation de ce mythe par l’UDC, au moment où la globalisation a renforcé la tendance au questionnement identitaire. Il reproche à son ténor, Christoph Blocher, de s’être fait l’avocat d’une Suisse «artificielle et contraire à la réalité, une image construite qui puise aux seules représentations de la Suisse alpestre mythique». L’écrivain se désole que l’UDC ignore l’autre face de la Suisse, constante dans son histoire: la curiosité pour le lointain, l’agilité à commercer jusque dans les contrées les plus exotiques. Décortiquer cette dualité de l’identité suisse, c’est précisément le cœur de l’ouvrage pour lequel Peter von Matt a été récompensé dimanche.

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