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critique samedi 17 octobre 2009

Le tour de l’ivoire

Brillant concert zurichois pour un maître du silence contrarié

Dernière apparition dans une série de trois concerts européens. Après Bruxelles et Berlin, Keith Jarrett frappe solo, vendredi, dans la Tonhalle zurichoise. Le promoteur affirme qu’il aurait pu remplir deux fois la salle aux orgues baroques, balcons crêpés et dentelles corinthiennes. Les billets sont partis en 48 heures. Et, devant la salle, les fanatiques sont parés à toutes les outrances pour acquérir des billets, qu’ils n’obtiendront pas.

Le silence long. On ose à peine un raclement de gorge. Il n’est pas venu en ville depuis quinze ans. Il entre finalement. Lunettes de soleil, gilet fantaisie à dessins blancs, sur fond noir. Révérence appuyée. Presque une étude de Scriabine, pour commencer. Jarrett recouvre pratiquement le clavier de l’arrondi de son dos. Il mange l’ivoire. Puis s’élève. Il joue du piano debout. Pour extraire les notes d’entre les notes.

Une parfaite lisibilité

Ce ne sont pas des structures qu’il étale, mais des petites phases au tempérament aquatique; chutes d’eau dans une salle qui ne redoute plus ses propres silences. Les râles de Keith, souvent décriés, participent ici de l’engagement physique. Il donne des cadences de gospel sudiste, des choses aussi sur lesquelles il frappe du pied. Comment peut-il s’émouvoir autant en des harmonies de chansons douces alors qu’il vient de mettre en pièces deux minutes avant l’idée même de tonalité?

La parfaite lisibilité, blues, du concert zurichois tranche avec les récents enregistrements. Il ouvre enfin sur une pièce plus complexe, d’énergies tiraillées. S’interrompt au milieu, se dresse. «A quelle distance de la scène se trouve le public?» Il les entend respirer. Il sourit. Le grand défi d’un isolement qui ne se vit au fond que dans la foule.

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