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Succession Couchepin mercredi 16 septembre 2009

La concordance sauvée, la paix des langues préservée

Didier Burkhalter, entouré de son épouse et son fils , est félicité par Christian Lüscher. (Keystone)

Didier Burkhalter, entouré de son épouse et son fils , est félicité par Christian Lüscher. (Keystone)

Didier Burkhalter accède au Conseil fédéral à l’issue d’une élection «digne», sans surprise ni candidat sauvage. Une majorité s’est dégagée pour confirmer le siège radical romand et l’attribuer au conseiller aux Etats neuchâtelois, reconnu pour sa modération et son attachement au consensus. La concordance est sauvée, la paix des langues préservée

La voix grave, le visage tendu, Didier Burkhalter a accepté son élection au Conseil fédéral en contenant des émotions que l’on devinait pourtant vives. Le candidat favorisé par le parti libéral-radical a finalement été élu mercredi matin à l’issue du quatrième tour de scrutin. Il succédera à Pascal Couchepin dès le 1er novembre prochain. On saura vendredi si le nouveau conseiller fédéral reprendra le Département de l’intérieur avec tous les dossiers sociaux, ou si le collège procèdera à des rocades de portefeuilles.

Le putsch tenté par le PDC contre le siège radical romand a donc échoué, comme cela devenait prévisible depuis lundi matin. Didier Burkhalter a récolté 129 suffrages, la majorité absolue étant fixée à 120. Après avoir fait la course en tête, le candidat de combat du PDC, Urs Schwaller, a échoué assez nettement lors du duel final, ne récoltant que 106 suffrages. C’est une cruelle désillusion pour le PDC qui devra encore attendre pour retrouver son deuxième siège au gouvernement, perdu le 10 décembre 2003.

Ce jour-là, le champion de l’UDC Christoph Blocher avait été élu au détriment de Ruth Metzler. Un séisme politique qui a mis durablement à mal la stabilité des institutions politiques et le principe de la concordance. L’Assemblée fédérale avait alors brisé la formule magique qui figeait la représentation politique au Conseil fédéral depuis 1959 (2 radicaux, 2 PDC, 2 PS et 1 UDC). Depuis cette secousse, les deux grands rivaux que sont le PLR et le PDC se livrent une compétition féroce. Affaiblis par la progression de l’UDC à leurs dépens, les deux partis du centre-droit se disputent les trois sièges qui leur reviennent, mathématiquement, au Conseil fédéral.

La Suisse romande sourit, le Tessin grimace

A l’ouverture de la séance, la présidente du groupe radical Gabi Huber avait souligné l’enjeu de l’élection partielle au Conseil fédéral: le siège vacant est radical et il revient aux Romands; pas question de changer les règles du jeu en cours de législature. Cette logique s’est imposée au fil des scrutins. L’aspiration à la stabilité l’a emporté sur une aventure perçue comme risquée.

Didier Burkhalter a rallié sur son nom les suffrages de ceux qui, à gauche, refusaient d’élire un PDC pour ne pas déstabiliser le jeu politique au gouvernement, et un Alémanique pour ne pas mettre à l’épreuve la représentation équitable des minorités linguistiques.

Une victoire du candidat de combat UDC Urs Schwaller aurait modifié les équilibres politiques. Le centre de gravité du Conseil fédéral se serait un peu décalé de la droite vers la gauche, surtout sur les questions sociales et écologiques. La Suisse latine, elle, n’aurait plus été représentée au Conseil fédéral que par la Genevoise Micheline Calmy-Rey. Une perspective insupportable à beaucoup d’élus. Pour la paix des langues, ils ont refusé de suivre Urs Schwaller, même si le Fribourgeois, parfait bilingue, a pu sembler à certains plus solide et plus expérimenté que Didier Burkhalter.

L’élection du radical neuchâtelois est donc une belle victoire pour la Suisse romande. Mais elle laissera un goût amer au Tessin. Comme l’a longuement déploré à la tribune le sénateur tessinois Dick Marty, il est anormal que la Suisse italophone reste durablement sous-représentée au gouvernement. Même si dans le cas précis de cette succession, le Tessin est renvoyé à ses propres «faiblesses», a persiflé Dick Marty: «Par sa propre faute et en raison de circonstances très particulières», il n’a pas réussi à se mettre d’accord sur un candidat capable de l’emporter.

La victoire du stratège radical Fulvio Pelli

Sous pression pour sauver son siège, le groupe libéral-radical comptait prioritairement sur Didier Burkhalter. Encore fallait-il amener le sénateur neuchâtelois en finale contre Urs Schwaller. A l’issue du troisième tour, l’autre candidat officiel radical, le Genevois Christian Lüscher, se trouvait pour la première fois distancié par Didier Burkhalter (63 voix contre 80). Lüscher annonçait alors son retrait de la course et appelait à voter Burkhalter, pour respecter la Constitution qui impose «la représentation équitable des minorités».

Jusqu’à ce moment précis de l’élection, l’UDC avait voté en bloc pour son favori, Christian Lüscher. Elle savait pourtant qu’elle ne réussirait pas à imposer un candidat jugé trop imprévisible et trop à droite par la majorité de l’Assemblée fédérale. Le groupe national conservateur annonçait alors son ralliement à Didier Burkhalter: un oui sans enthousiasme au radical de compromis, pour éviter à tout prix une victoire du PDC. Toujours vice-président de l’UDC, Christoph Blocher en personne était intervenu la veille à Berne auprès de son groupe pour lui imposer cette stratégie.

C’est exactement le signal sur lequel misait le président du PLR, Fulvio Pelli. Souvent incompris, critiqué pour l’ambiguïté de ses propres ambitions, le Machiavel tessinois pouvait savourer le succès de sa stratégie. Les jeux étaient faits: Didier Burkhalter, le candidat le plus discret mais aussi le plus sérieux de toute la campagne à la succession de Pascal Couchepin, devenait à 49 ans le 112e conseiller fédéral, et le 9e de son canton. Les radicaux poussaient un ouf de soulagement.

L’UDC attend son salaire

Pour sa loyauté envers le PLR et pour son respect de la concordance, l’UDC réclamera, le moment venu, un juste salaire. Le parti de Christoph Blocher est déterminé à renverser Eveline Widmer-Schlumpf, mais il a besoin d’alliés pour parvenir à ses fins. On se souvient des circonstances dramatiques qui présidèrent à l’élection au Conseil fédéral de l’UDC grisonne à la place de Christoph Blocher. Une opération menée en décembre 2007 à l’insu du groupe UDC, et à laquelle se prêtèrent au moins une dizaine de radicaux et libéraux. La «traîtresse» fut ensuite exclue de l’UDC. Le parti blessé a entre temps pansé ses plaies mais il voit loin. Il compte bien, justement au nom de la concordance, obtenir les soutiens nécessaires pour évincer l’«usurpatrice» du Conseil fédéral après les élections législatives de 2011 et récupérer ainsi son deuxième siège. Le soutien accordé par l’UDC à Didier Burkhalter en dépit de ses positions progressistes sur l’armée participe de cette stratégie de reconquête et de retour à la normalité.

Une dynamique de modernisation?

Pascal Couchepin avait averti dans son discours d’adieu au parlement: «La Suisse est forte parce qu’elle est consciente de ses faiblesses potentielles. Tous savent qu’on ne joue pas avec certains équilibres fondamentaux.» Le ton était donné. En désignant Didier Burkhalter pour succéder au Valaisan, la majorité de l’Assemblée fédérale a suivi la recommandation du conseiller fédéral démissionnaire.

Juste après son assermentation, Didier Burkhalter a dit son espoir que son élection contribuerait à renforcer la stabilité politique du pays sans laquelle les réformes nécessaires ne pourraient pas être menées. François Cherix, auteur de «La Question romande» et observateur critique de la gouvernance suisse, se réjouit que le sauvetage du siège radical romand conforte les équilibres politiques et linguistiques existants, mais il reste prudent sur ce qu’il faut en attendre: «A-t-on créé les conditions d’une dynamique de modernisation ou a-t-on bétonné le statu quo? Prépare-t-on l’avenir ou a-t-on confirmé le passé? Cela reste ouvert.»

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