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Keith Jarrett samedi 17 octobre 2009

Seul face au son

Keith Jarrett. (Junichi Hirayama/ECM Records)

Keith Jarrett. (Junichi Hirayama/ECM Records)

Le pianiste américain jouait vendredi soir en solo à Zurich. Depuis quarante ans, il déploie une œuvre multiple et ambitieuse dont son récent album «Testament» est l’aboutissement

Il faudrait plonger loin. Dans la Pennsylvanie ouvrière où il est né, en 1945. Keith a 10 ans. Il joue du Bartók pour le club féminin de sa petite ville de naissance, Allentown. Les dames qui sont venues pour une partie de bridge à l’abri de leurs maris en ont les bigoudis qui frisent. Keith est un enfant prodige, c’est-à-dire un enfant malheureux qui console les adultes de leur maturité. De temps à autre, il improvise une pièce. L’assistance ignore que cette musique ne vient pas du romantisme allemand, du XIXe siècle russe, des impressionnistes français. Elle ne se doute pas que, dans la tête fine et les mains longues de Keith, est en train de naître une œuvre qui dépassera la Côte Est américaine, les océans et son époque. Keith Jarrett ou le débordement précoce.

Difficile de savoir d’où cela provient. On croit avoir tout entendu de ce pianiste. Le génie calfeutré, l’horreur du bruit, la haine du monde. Il demande qu’on scelle les portes de ses concerts, il ne supporte pas que quelqu’un tousse dans l’assistance et raconte souvent que les discussions d’avant-concert sont pour lui d’ultimes outrages. Chacun s’est fait à l’idée, depuis quarante ans d’activité, que Keith Jarrett aurait adoré s’exiler définitivement dans sa maison des forêts du New Jersey où un panneau «Accès interdit» dissuade le passant. Il y a chez lui une espèce de wagon désaffecté, tourné en studio, rempli d’instruments indiens, de clavecins, de pianos queutés. Il y passe des heures tourmentées, solitaires, à la recherche de l’inouï. Keith a cru qu’il ne pourrait plus jamais jouer. C’était il y a quelques années, quand le «syndrome de fatigue chronique» dont il est atteint faisait de chaque morceau un duel à mort.

Et pourtant, il continue. Il écrit, même. D’infimes dramaturgies qu’il ne se résout pas à publier mais qu’il estime très drôles. Il lit des philosophes occultistes, des romans à clé. Et griffonne des notes de pochette. Dans son dernier disque, le bien nommé Testament, il dissipe quelque malentendu, et en creuse d’autres. Lorsqu’il enregistrait ces solos, en 2008 à Londres et à Paris, devant des salles hivernales qui n’imaginaient pas que Noël pouvait exacerber davantage encore les mélancolies, il venait de se faire quitter par sa femme. Pour la troisième fois en cinq ans. Il raconte cela. Les guirlandes suspendues, les lumignons sur les sapins, la nausée démultipliée du bonheur qu’on ne partage pas. Keith Jarrett évoque, comme peu avant lui, la charge d’un génie qui l’encombre la plupart du temps. Mais qu’il choisit de tenir, à bout de doigts.

C’était imaginable, fin des années 60, quand il se repliait à demi sur un grand piano, auprès d’Art Blakey. Ou plus tard, chez Charles Lloyd; il avait la coupe afro et le jeu hippie. C’était inconcevable quand il figurait parmi les troupes électriques de Miles Davis ou même dans son magnifique quartet des labels Impulse ou Altantic, avec le saxophoniste Dewey Redman qui plissait dans le fond. On n’aurait pu anticiper l’ampleur de la contribution à venir. Keith Jarrett s’est immergé, année après année, dans un désir d’expression, une exigence de renouvellement, qui le rapprochent sans doute de Glenn Gould, la polyvalence en plus. Keith mène un trio qui est un groupe de rock. Il enregistre Bach, Mozart. Joue sur clavier électrique, orgue d’église et Steinway de compétition.

Grâce notamment au triomphe de son Köln Concert en 1975 qui participe de la discothèque de base du gentilhomme XXe siècle, Keith Jarrett a entamé aussi une des explorations les plus radicales de l’œuvre en solo. Manfred Eicher, son producteur depuis ces années-là, évoque, sous une moustache frémissante, ce jour de 1975. La Renault 4L qui les avait conduits, les deux, sur la route de Cologne. Le piano qui n’était pas le piano demandé. Keith qui voulait annuler la prestation. Et cette musique, dont Eicher, patron de la compagnie ECM et éditeur exalté de cet homme serpentin, avait vu avant tout le monde qu’elle ferait grand bruit. De longues plages hypnotiques, calquées sur leur temps, celui des voyages astraux. Qui, là encore, ne pouvaient augurer des développements futurs. Keith Jarrett a gravé une bonne quinzaine de disques solitaires, la plupart du temps en concert. L’un des premiers, d’ailleurs, à la Salle des fêtes d’Epalinges, par la Radio suisse romande en 1973. Et les concerts les plus récents, ceux de ce Testament par exemple, sont si éloignés de ces débuts qu’ils semblent goutter d’autres mains. Keith Jarrett, c’est son plus grand mérite, n’a jamais renoncé à suivre une discipline de combattant dont les stratégies se moulent sur les conquêtes.

Il ne parle pas d’atonalité. Mais de multi-tonalité. Comme si plusieurs fantômes s’affrontaient autour du même récit. De ce point de vue, les deux disques de Testament sont exemplaires. Ils disent tout autant l’extrême cohérence d’un improvisateur qui vole toujours à mille lieues au-dessus de nos têtes. Mais aussi l’implacable rigueur du musicien qui, pour reprendre le mot de Picasso, ne cherche pas mais trouve.

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