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Photographie samedi 15 mai 2010

Rimbaud, un portrait sous tension

Rimbaud à Aden. (DR)

Rimbaud à Aden. (DR)

L’annonce, le mois dernier, de la découverte d’une photo inédite du poète suscite des réactions aussi innombrables qu’extrêmes. L’un de ses codécouvreurs, le libraire parisien Jacques Desse, témoigne

Avant-hier encore, un magazine culturel mexicain consacrait une page à la photographie. L’autre jour, pour rester en Amérique du Sud, c’était La voix du Sandinisme au Nicaragua qui détaillait l’image. Celle-ci était également commentée sur un site web yéménite d’habitude consacré au football. De même, elle était discutée dans le forum du site du PSG à Paris (commentaire d’un habitué du forum: «Ya pas beaucoup d’amateurs de poésie par ici»). Bref, s’il y a une information qui a fait le tour du monde, du Dallas News au Sankei Shimbum, c’est bien l’annonce de la découverte le 15 avril dernier de la seule photographie où l’on distingue les traits d’Arthur Rimbaud adulte.

Les libraires parisiens Jacques Desse et Alban Caussé, qui ont découvert le portrait, n’avaient pas anticipé l’ampleur du raffut déclenché par la petite image sépia. Peu importe que l’on puisse avoir un doute léger sur l’identité de l’homme photographié dans les années 1880 sur le perron de l’hôtel Univers à Aden, à l’entrée de la mer Rouge. Fausse (peu probable) ou vraie (probable), l’image a suscité un vacarme presque effrayant: «Nous nous attendions certes à du bruit et à des critiques, mais pas à ce point», notait hier Jacques Desse. Le libraire le dit sans ambages: il a été blessé par des critiques gratuites, des jalousies de confrères, des comportements agressifs. «Il y a quelque chose de très français dans ces réactions excessives, poursuit Jacques Desse. Beaucoup de gens par ici n’aiment pas les belles histoires. Elles sont forcément suspectes. Le fait que deux petits libraires tombent sur un trésor n’aurait troublé personne si cette histoire était arrivée aux Etats-Unis, par exemple.»

Les libraires ont ainsi été accusés d’avoir eu le fric pour unique motivation. La photo a certes été vendue en avril à un collectionneur anonyme pour une somme non divulguée, sans doute de l’ordre de plusieurs centaines de milliers d’euros. «Mais si on rapporte cet argent aux deux années passées sur l’identification du portrait, ce n’est même pas une si belle affaire», s’amuse Jacques Desse. D’autres critiques étaient plus irrationnelles: «Nous avons été accusés d’avoir brisé le mythe de Rimbaud en montrant ses traits adultes, ceux d’un homme comme les autres. Son portrait ne coïncidait pas avec l’icône idéale qui est dans la tête de pas mal de personnes», soupire le libraire.

Lequel regrette que la discussion ne se soit pas davantage portée sur des enjeux sérieux, comme la date réelle de la prise de vue ou l’identification des autres personnes qui figurent sur la photo. «Si nous avions découvert un poème inédit de Rimbaud, le cercle passionnel aurait été plus resteint, poursuit Jacques Desse. Mais nous ne sommes plus dans une civilisation du livre, mais dans celle de l’image. Chacun aujourd’hui se sent qualifié pour parler d’une image. Quitte à dire par simple pétition de principe: «Je ne l’aime pas» ou plutôt «Je n’en veux pas», comme c’est arrivé dans 99% des réactions négatives.»

Bien heureusement, les réactions positives à la divulgation de l’image ont été encore plus nombreuses. Les messages chaleureux des confrères. Le chauffeur de taxi haïtien qui reconnaît Jacques Desse, passé la veille à la TV, et commence à lui parler de Rimbaud, malgré les soucis consécutifs au tremblement de terre dans son pays. Le blogueur qui raconte comment il lisait dans le bus un article sur la découverte de la photo, en même temps qu’une jeune fille qui lisait le même journal par-dessus son épaule, avant qu’il ne déchire la page et la lui confie…

«C’est au nombre, à la chaleur et à la diversité de ces réactions que j’ai pu mesurer à quel point Rimbaud est important pour les gens, remarque Jacques Desse. A quel point il déclenche encore les passions plus d’un siècle après sa mort.»

Et l’histoire n’est pas finie. Depuis le mois dernier, deux personnes assises en compagnie du poète sur la photo auraient été identifiées. L’une est sans doute Alfred Barbey, un employeur de Rimbaud à Aden. L’autre serait Maurice Riès, un partenaire d’affaires des dernières années de l’auteur des «Illuminations».

«L’avenir nous réserve peut-être d’autres découvertes, espère Jacques Desse. Il existe des fonds d’archives qui n’ont pas encore été explorés, comme ceux des explorateurs italiens de l’époque. La tâche de l’identification sera désormais un peu plus facile: Rimbaud adulte a désormais un visage.» «Mais pour ma part, mon quart d’heure de célébrité est passé, conclut le libraire parisien. Cette aventure me pousse à poursuivre mon activité de base: la recherche de documents anciens. Cette activité humble est d’autant plus importante que le métier de libraire est menacé. Il a tendance à fuir vers l’univers du grand luxe et de la finance. Alors que là, on en revient aux racines du métier: fouiller, découvrir, enquêter. C’est autrement plus excitant que la gloriole médiatique!».

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