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Eau jeudi 23 avril 2009

Sur les «rivières volantes» du Brésil

Etienne Dubuis

(Keystone)

(Keystone)

Le pilote suisse Gérard Moss multiplie les vols dans le ciel du Brésil pour étudier les flux d’humidité en provenance d’Amazonie

Un aventurier à l’EPFL! Le pilote suisse Gérard Moss présentera ce jeudi aux étudiants de la haute école (dans le cadre des cours sur le développement durable donnés par la chaire Landolt & Cie) ses recherches sur les importants flux d’humidité qui parcourent le ciel du Brésil. Un projet joliment intitulé «Rivières volantes» que cet ingénieur de formation conduit depuis deux ans à bord d’un petit avion monomoteur, en collaboration avec le Centre pour l’énergie nucléaire dans l’agriculture de Piracicaba et l’Institut brésilien de recherche spatiale, sous le patronage de l’entreprise pétrolière Petrobas et de l’Agence brésilienne des eaux.

Le Temps: Quel est le but de vos recherches?

Gérard Moss: Le but est double. Il est à la fois d’approfondir nos connaissances sur les gigantesques flux d’humidité qui parcourent le ciel du Brésil à partir de l’Amazonie et de sensibiliser l’opinion brésilienne, notamment celle des grandes villes du sud du pays, à l’importance de ces mouvements. C’est que le bassin amazonien n’est pas seulement la réserve de bois et le poumon d’air frais que l’on connaît. Il est aussi, grâce à sa couverture forestière, un pourvoyeur et un régulateur de pluies essentiel. Or, si sa forêt continue au rythme actuel à se transformer en savane, il ne pourra plus jouer ce rôle et d’immenses régions en pâtiront rapidement.

– A quoi sert-il de mener ces recherches en avion?

– La réalité de ces gigantesques flux d’humidité est connue mais elle a été jusqu’ici peu mesurée. Le but de «Rivières volantes» est d’enrichir notre connaissance du sujet en multipliant les mesures et pas seulement au sol. L’avion nous permet d’effectuer des évaluations d’humidité et de prélever des échantillons d’eau à différentes altitudes, aux endroits précis où nous le souhaitons. Et ce tout au long du couloir qui nous intéresse en priorité, celui qui conduit de l’embouchure de l’Amazone, dans le nord du Brésil, à la mégapole de São Paulo, dans le Sud, en passant par l’Amazonie. Un parcours que les masses d’eau en provenance de l’Atlantique mettent entre cinq et dix jours à réaliser, en passant par une moyenne de deux à trois cycles de précipitations-évaporation (ou évapotranspiration). Trajet qu’elles suivent tantôt sous forme de nuages, surtout la nuit quand la baisse des températures provoque la condensation de l’eau, tantôt, par grande chaleur, sous forme de masses d’eau invisibles.

– Comment décidez-vous des vols que vous allez effectuer?

– Je mène deux types de vols. Les premiers sont des vols d’exploration, qui consistent à partir dans une direction de mon propre chef sans savoir très bien quelle réalité je vais découvrir. Lors d’un de ces périples, les capteurs situés sur mon appareil ont indiqué pendant des heures une humidité de 30% puis ont passé brusquement à 80% pour y demeurer pendant une bonne dizaine de minutes avant de revenir à leur valeur initiale. Sans le voir de mes propres yeux, j’avais traversé une rivière volante. La seconde catégorie de vols se fait sous la conduite de l’Institut brésilien de recherche spatiale, qui me propose des itinéraires précis pour m’emmener dans les endroits les plus intéressants à nos yeux. Ces indications sont censées me permettre de suivre une rivière volante pendant plusieurs jours voire, dans le meilleur des cas, de l’embouchure de l’Amazone à São Paulo. Mais cela ne marche pas à tous les coups. Il arrive que le flux d’humidité s’arrête subitement au milieu de nulle part.

– Quel impact de telles recherches peuvent-elles avoir sur l’opinion brésilienne?

– Les mesures que nous prenons soulignent l’importance des «rivières volantes» pour le Brésil. Nous avons par exemple mesuré un jour un débit de 3200 m3 à la seconde, tout à fait comparable à celui du rio São Francisco. Et nous savons que les quantités d’eau qui s’évaporent dans le bassin amazonien, 20 billions de litres par jour, excèdent celles qui sont drainées en moyenne par l’Amazone (17 billions). L’analyse de nos échantillons, qui nous permet de connaître leurs caractéristiques atomiques et donc leur origine géographique, confirme par ailleurs l’importance de l’Amazonie comme source de pluviosité pour le Sud. Notamment pour la région de São Paulo qui a tendance à surestimer le volume des pluies en provenance de l’Atlantique et à sous estimer les masses d’eau en provenance de l’arrière-pays. Nous espérons aider ainsi les Brésiliens à prendre conscience du très grand danger que représente la déforestation du bassin amazonien. Et apporter suffisamment de données chiffrées pour que les milieux économiques puissent calculer son coût financier. Vous vous souvenez du rapport Stern, qui a ébranlé les décideurs du monde entier il y a quelques années en mettant pour la première fois noir sur blanc ce que risque de coûter le réchauffement climatique? Nous tentons la même démarche en espérant connaître le même résultat.

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