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Cinéma samedi 07 avril 2012

Ursula Meier: «C’est excitant d’aller vers l’inconnu, là où on a peur»

Ursula Meier. (veroniquebotteron.com)

Ursula Meier. (veroniquebotteron.com)

La cinéaste franco-suisse sort «L’Enfant d’en haut», film brillantissime et poignant distingué à la Berlinale en février. Elle raconte sa soif de perfection, sa hantise de se répéter, sa passion surtout pour les acteurs

Ursula Meier nous a laissés au bord de l’autoroute qui traverse Home et rend fous les habitants de la petite maison du bonheur. On retrouve la cinéaste avec L’Enfant d’en haut, dans la plaine grise, où vivent Simon et sa grande sœur Louise, sous les montagnes de neige, où les touristes viennent skier. Dans ce conte social, l’enfant d’en bas prend le téléphérique pour voler le matériel des nantis d’en haut (lire LT du 04.04.2012.).

Ce film dense, poignant, à la fois réaliste et symbolique a reçu l’Ours d’argent à Berlin et témoigne d’un talent extraordinaire. Il y a des gens qui font du cinéma, d’autres qui sont le cinéma. Ursula Meier appartient incontestablement à la seconde catégorie.

Samedi Culturel: Le succès de «Home» vous a-t-il intimidée quand vous travailliez sur «L’Enfant d’en haut»?

Ursula Meier: Etant au monde la personne la plus exigeante avec elle-même, je n’ai pas besoin des autres pour me mettre la pression. Tant que je travaille, je ne suis pas dans l’angoisse. Ma seule crainte, c’est que les gens attendent un Home bis. C’est autre chose. Je voulais aller ailleurs. Parce que je ne supporte pas de me répéter.

«L’Enfant d’en haut» prend le contre-pied de «Home», mais entretient une similitude thématique: c’est une histoire de survie.

Oui. C’est essayer de vivre en marge, avec ses propres codes – et d’être rattrapé par le réel. Je n’en avais pas conscience au début. Lorsqu’on me demandait ce que je préparais, je disais «J’ai fait un film horizontal, maintenant je vais faire un film vertical». Cette dimension est venue tout de suite. Le fond et la forme jaillissent simultanément, comme un big bang. J’ai immédiatement compris ce qui tendait le film, presque au sens littéral: ce câble qui lie le haut et le bas, comme un cordon ombilical – si on se place à un niveau métaphorique. Le téléphérique donne au film son rythme: les allers et retours du gamin qui cherche sa place, qui a besoin du haut pour vivre en bas.

Dans «L’Enfant d’en haut», il y a de nouveau une autoroute. Elle marque une frontière pour Simon et une ligne de fuite pour Louise?

Cette route horizontale, c’est comme si Home venait revisiter L’Enfant d’en haut. Le personnage de Louise prolonge d’une certaine manière celui de Judith, l’aînée de Home, qui s’en va, absorbée par l’autoroute. Comme tous mes personnages, Louise fuit. Simon, qui a tout compris du capitalisme, a envie, lui, de s’élever. Il monte, mais on ne peut pas monter plus haut que le sommet des montagnes. La fuite verticale est un cul-de-sac… Voilà: l’horizontalité ne mène nulle part, la verticalité ne mène nulle part, donc je ne sais pas où je vais aller après. Quelle diagonale vais-je prendre? (Rires.)

«L’Enfant d’en haut» est un drame social. Pourtant, il relève du conte. «Il était une fois deux enfants qui vivaient dans une plaine grise»…

A Berlin, beaucoup de gens ont évoqué les frères Dardenne ou Ken Loach. Peut-être parce que c’est un film suisse et qu’on n’a pas l’habitude de voir la Suisse ainsi… Le naturalisme ne m’intéresse pas trop. J’avais envie d’un conte social. C’est juste, Simon et Louise sont deux enfants. Même si Simon joue à l’adulte. En bas, hormis les amants de Louise, il n’y a pas de grandes personnes. Quand les enfants portent Louise inanimée, il y a un côté Blanche-Neige et les 7 nains . C’est une volonté délibérée, nous sommes dans le conte. On ne met pas de figurants devant l’immeuble. On évite la normalité. C’est aussi de la mise en scène. Ce qu’on ne montre pas est aussi important que ce que l’on montre.

Simon est toujours en mouvement comme la Rosetta des frères Dardenne…

Rosetta m’a beaucoup plu. L’héroïne des Epaules solides (ndlr: premier long métrage d’Ursula Meier) a quelque chose de Rosetta. Elle n’arrête pas de courir. Simon est tout le temps en mouvement. Hyperactif juste pour ne pas crever. C’est sa façon de survivre. Mais, à la différence des frères Dardenne, nous ne recourons jamais aux services sociaux. Quand nous étions en panne d’écriture avec Antoine Jaccoud (co-scénariste), nous évoquions cette possibilité. C’était notre joker: «Toc! Toc! Nous sommes les services sociaux». Mais on est ailleurs. Le film se déroule sur trois périodes, Noël, février et Pâques. Agnès Godard (cheffe opératrice) a travaillé avec trois couleurs très affirmées. On sent particulièrement le bleu de Noël. C’est l’idée d’aller vers le conte nordique, le conte d’Andersen. Bien sûr, il y a de la tristesse quand Simon fait tout seul sa machine à laver. Mais je ne voulais pas faire un film glauque.

Les personnages qui repoussent leurs limites sont récurrents dans vos films. Ne vous ressemblent-ils pas? Pour «Home», vous faites construire une maison en Bulgarie, là vous filmez de la neige et des enfants…

(Rires.) On n’a pas eu de neige. C’était le pire hiver suisse depuis l’invention du thermomètre. C’était vert sous la benne… On a dû se débrouiller, réécrire des scènes, monter à 3000 mètres… Avoir un gosse comme rôle principal, ce n’est vraiment pas simple. Et tourner dans une station de ski, c’est super compliqué. Mais oui, j’aime ces difficultés, relever des défis. C’est excitant d’aller vers l’inconnu, là où on a peur…

Jean-Stéphane Bron dit que si vous ne faisiez pas de films, vous auriez pu devenir maître du monde…

Il est fou cet homme (rires)… Mais bon, faire des films, c’est un peu ça. On se prend pour Dieu parfois. Je crois que le cinéma me correspond vraiment, c’est à la fois physique, intellectuel, alchimique, animal, instinctif… On joue avec l’inconscient tout en menant une réflexion. On touche à tout, à l’humain, à l’argent, à l’organisation.

Quel lien entretenez-vous avec les acteurs?

J’adore les acteurs. Le casting est déjà un moment très important. C’est comme une histoire d’amour. L’acteur va vous donner des choses, il a besoin de se sentir en confiance, d’être regardé, aimé, désiré. Je dois avoir un coup de foudre. C’est ce qui va donner le désir de filmer. Je ne crois pas à la direction d’acteurs comme une science exacte. C’est très intuitif.

Vous avez révélé Kacey Mottet Klein dans «Home». Aujourd’hui, à 12 ans, il crève l’écran, dégageant une énergie presque effrayante…

Il est à la limite d’être dingue. Des fois il n’a pas d’énergie et je dois lui en donner, d’autres fois il en a trop, je dois le retenir. Des fois il fait son Kacey, il part en live, et c’est n’importe quoi. Dès le casting de Home, à 7 ans et demi, il a compris que jouer c’est incarner. Il voit la faille chez l’autre, il met le doigt dessus, il comprend beaucoup de choses. En amont de la prise de vues, il y a un travail énorme. Notamment sur la gestuelle, presque plus importante que le texte. C’est vachement difficile pour un gosse. Je lui donnais des indications comme un chorégraphe, plus vite, plus précis. C’est super dur, même pour un acteur adulte. Comme j’ai amené Kacey à devenir comédien, nous sommes très proches. C’est un drôle de truc. Ce n’est pas comme avec un autre comédien.

Comment avez-vous choisi Léa Seydoux pour le rôle de Louise?

Léa me permettait de décoller vraiment du film social. Elle a ce physique très singulier, assez atemporel, on ne sait pas de quel milieu social elle est issue. Elle permet au spectateur de deviner des zones d’ombre sans tout expliquer. Modèle pour Prada, Léa a jusqu’ici été filmée comme un objet de désir. Je lui ai dit: «Tu vas te bouffer de la boue.» Elle répondait: «Ouais vas-y!» Je l’ai amenée vers un rôle plus physique.

«Home» est un film très psychanalytique, disiez-vous. «L’Enfant d’en haut» aussi?

Oui, je pense. Je parle beaucoup de merde. J’adore quand l’inconscient se manifeste. Je suis vraiment forte pour ça. J’ai dit à des journalistes de Positif que je devrais me faire psychanalyser. Ils m’ont répondu «Mais non, faites des films, c’est très bien»… C’est vrai que mon inconscient transpire dans mes films.

Comme «Home», «L’Enfant d’en haut» se termine en demi-teintes. Avez-vous du mal à conclure?

Je suis quelqu’un de fondamentalement optimiste. Une fin noire de chez noir, je ne pourrais pas. Il m’aurait été impossible de laisser mourir les personnages de Home . Dans Les Epaules solides , Sabine est sur les starting-blocks, mais elle ne part pas. Elle ne perd ni ne gagne la course, elle prend une troisième voie. Dans Home , le personnage de Huppert ne se dit pas «Mon Dieu je vais les tuer»: elle prend une masse pour casser le mur parce qu’elle étouffe physiquement. Louise et Simon ne peuvent plus vivre ensemble, ils se bouffent l’un l’autre. Il décide de partir. Et il décroche enfin la preuve d’amour qu’il attendait, pour laquelle il était prêt à payer. Il n’est pas heureux, il est surpris que Louise l’ait cherché. Ce simple geste va le porter. C’est une forme de happy end, mais pas comme dans le cinéma américain. J’ai économisé sur les violons… Ha ha ha!

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