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ski alpin samedi 03 mars 2012

«J’espère que ma tête fatiguera avant mon corps»

Askel Lund Svindal, neuf médailles au compteur, préfère les saisons avec Mondiaux ou Jeux olympiques (keystone)

Askel Lund Svindal, neuf médailles au compteur, préfère les saisons avec Mondiaux ou Jeux olympiques (keystone)

A l’heure où le Cirque blanc fait escale à Kvitfjell en Norvège, rencontre avec Aksel Lund Svindal, figure du circuit. Il évoque le temps qui passe sur le circuit, sa relation avec l’Américaine Julia Mancuso et le départ de Didier Cuche

Le Temps: Etes-vous surpris des performances de Beat Feuz et de Marcel Hirscher?

Aksel Lund Svindal: Je ne suis pas surpris qu’ils skient bien, mais je ne m’attendais pas à les voir briguer le gros globe cette saison. Je voyais plutôt Carlo Janka, Didier Cuche, Ivica Kostelic ou moi-même. Je me disais que Bode (Miller) pourrait aussi se mêler à la bagarre. Ou encore Hannes Reichelt.

– Est-ce qu’une saison sans JO ni Mondiaux a un autre goût?

– Elle paraît surtout plus longue. On est plus dans la routine. Un grand événement coupe la saison de Coupe du monde. L’arrivée de Jeux ou de Mondiaux crée un nouvel objectif, une atmosphère différente. Et c’est vrai que j’aime ça. Cela permet aussi de passer deux ou trois semaines dans le même endroit. Alors que là, le nomadisme est accentué, c’est plus monotone. Et ça rend la saison plus difficile. Sans compter qu’avec les épreuves en Europe de l’Est les voyages sont plus longs. Il nous a fallu quasiment autant de temps pour aller à Sotchi qu’aux Etats-Unis. On a perdu pas mal de temps dans les aéroports et dans des bus.

– Etes-vous inquiet par rapport aux Jeux de Sotchi?

– Non, la Russie est un grand pays. Fier aussi. Ils auront à cœur de montrer au reste du monde qu’ils peuvent organiser un bel événement. Ce sera des Jeux grandioses. Avec Pékin 2008, c’est le plus gros budget de l’histoire. Ils ont quelques préoccupations sécuritaires en raison des tensions avec certaines régions. La menace est réelle. On la sent plus qu’ailleurs parce qu’il s’agit de territoires voisins. Mais ils prennent des mesures sécuritaires conséquentes. La Russie ne peut pas se permettre de compromettre Sotchi 2014.

– Et que pensez-vous de la piste de descente?

– Elle a du potentiel mais n’était pas bien préparée. Pour l’instant, le haut est encore trop étroit. Avec une préparation différente, ce sera une belle descente. Elle a un peu de tout, des virages, des sauts, de la vitesse, des parties de glisse. Mais il faut améliorer le haut, notamment pour obtenir un meilleur angle télévisuel. C’est important car aux Jeux la descente masculine est une des épreuves reines. Il faut qu’elle puisse être diffusée correctement à travers le monde.

– Est-ce que courir en Norvège ajoute de la pression?

– Oui forcément. J’ai envie de bien faire. C’est particulier de courir à Kvitfjell mais c’est sans comparaison avec ce que peuvent ressentir les Suisses à Adelboden ou à Wengen avec 50 000 spectateurs qui viennent pour les voir gagner. Si on a 5000 personnes à Kvitfjell, c’est génial, généralement c’est plutôt 2000.

– N’êtes-vous pas un héros en Norvège où le ski est important?

– Si, mais c’est le ski de fond le plus populaire. Et derrière, il y a le biathlon, le saut à skis et l’alpin. Et Kvitfjell est un peu trop loin d’Oslo. Si les épreuves avaient lieu plus près de notre capitale, ça attirerait plus de monde.

– Comment expliquez-vous le succès des Norvégiens comme vous, Kjetil André Aamodt et Lasse Kjuss sur les grands événements?

– C’est avant tout une question de polyvalence. Ça élargit la palette des médailles potentielles et met moins de pression à chaque épreuve. Ça facilite les bons résultats à des Mondiaux ou des JO par rapport à une Coupe du monde.

– N’est-ce pas aussi une question de mentalité?

– Peut-être. Même si j’ai du mal à me mettre dans le même panier. Combien ai-je de médailles? Neuf peut-être? C’est bien mais Aamdodt, lui, en a vingt. On ne joue pas dans la même Ligue. On est plusieurs à avoir neuf médailles. Alors qu’il n’y a personne d’autre qui se rapproche des vingt.

– Vous avez encore quelques années devant vous…

(Il sourit.) Oui, c’est vrai, mais probablement pas assez pour le rattraper.

– Vous aurez 30 ans à la fin de l’année. Votre première grande victoire remonte à 2002. Quel regard portez-vous sur ces dix ans écoulés?

– Je n’ai pas l’impression que cela fait dix ans. Et du fait que le ski occupe la plus grande partie de mon temps, ma vie n’a pas beaucoup changé depuis 2002. Comme notre rythme est plus saisonnier qu’annuel, avec une rupture à la transition entre l’hiver de compétition et l’été d’entraînement, je n’ai pas ce regard sur les ans. Cela dit, je sens que cela fait longtemps que je suis sur le circuit. Les deux premières saisons, tout était nouveau et excitant. En fait, je ne pense pas trop au temps qui passe. Si je commence à me dire, par exemple, que pour durer autant que Didier Cuche je dois encore courir huit ans, soit presque autant que ce j’ai fait jusqu’à maintenant, ça me paraît une éternité et je ne me vois pas le faire. L’idée me semble même ennuyeuse. Alors que si j’aborde hiver après hiver, cela reste enthousiasmant. Est-ce que vous voyez ce que je veux dire? C’est pareil dans d’autres métiers. Si je vous dis que vous allez encore faire la même chose pendant dix ans, vous ferez la grimace. Mais si votre travail est intéressant, vous pouvez continuer sans vous rendre compte des années qui passent.

– Est-ce que vous vous sentez plus mûr ou plus en confiance?

– Probablement les deux. Je me sens plus confiant car je me connais mieux et mes adversaires aussi. Mais en découvrant les autres coureurs, on apprend aussi à les respecter davantage. Et on devient plus réaliste dans ses ambitions. Quand tu es jeune, tu as envie de gagner mais tu ne sais pas à quoi t’attendre. En vieillissant, tu modifies ton approche. Par exemple, si je suis à Kitzbühel avec un Didier Cuche au meilleur de sa forme dans le portillon de départ, l’envie de gagner sera là mais dans un coin de ma tête, je sais qu’il sera difficile à battre. Cela ne veut pas dire que ma mission devient impossible, mais je sais que si Cuche ne commet aucune erreur, mes chances sont plus minces. Avec l’âge, on a plus conscience de ses moyens et on a moins de risques de vivre des désillusions. On évalue mieux ses capacités. Si je me sens un peu malade et pas à 100%, je sais qu’il y aura dix gars plus rapides que moi. Mais cela demande aussi plus d’énergie pour rester positif.

– Est-ce que vous vous sentez plus vieux physiquement?

– Je sens que la saison est plus éprouvante, mais c’est peut-être lié au fait que je suis un des rares à disputer toutes les disciplines. J’ai envie de rester polyvalent et de tout faire. Mais cela devient de plus en plus exigeant. Ai-je bien fait par exemple d’aller disputer le slalom nocturne de Moscou avant Crans-Montana? J’aurais certainement dû m’épargner ce déplacement-là et m’entraîner à la place. J’ai commis une erreur, mais c’est comme ça que j’apprends un peu plus chaque année.

– Pensez-vous que votre tête va saturer avant votre corps?

– C’est une bonne question. J’espère que la tête va fatiguer avant. Ce serait terrible d’avoir encore envie et que le corps ne suive pas. Ça ferait des dégâts à l’intérieur. Et le jour où ma tête en aura marre, ce sera le signe positif que je suis prêt à passer à autre chose.

– Songez-vous déjà à la suite?

– Parfois. Décider maintenant serait une erreur et me fermerait des portes. A priori, j’ai envie de m’orienter vers tout autre chose que le ski, démarrer une nouvelle activité, être capable d’être bon dans un autre domaine. Me lancer d’autres défis.

– La vie de nomade ne favorise pas la vie privée et sociale. Est-ce que le fait d’avoir votre petite amie, Julia Mancuso, sur le circuit est un avantage?

– Ce qui est plus facile c’est le fait que nous sommes tous les deux occupés. Nous savons l’importance de l’entraînement et le fait que nous ne pouvons pas décider d’en faire l’impasse par exemple pendant une semaine pour partir je ne sais où en vacances. Mais d’un autre côté, c’est dur parce que nos obligations sont aussi importantes pour l’un que pour l’autre et nous empêchent de passer du temps ensemble. Je ne peux pas zapper un entraînement pour aller la rejoindre ou vice versa. Et les deux circuits ne se croisent pas souvent. C’est un équilibre à trouver. Comme dans toute relation.

– Où basez-vous votre vie
commune?

– Ce n’est pas simple. L’été et l’automne je vis à Innsbruck. Ma famille est en Norvège et Julia vit aux Etats-Unis. Et j’ai aussi une maison en Suède. Il faut que nous réfléchissions bien à cette question. C’est important d’avoir des racines et un endroit où l’on se sente à la maison.

– Surtout si vous avez des
enfants…

– Ça c’est encore une autre histoire. Car à ce moment-là, pour la première fois dans la vie, on a quelqu’un qui devient plus important que soi-même. Et du coup, les priorités changent. Une fois que tu ajoutes des enfants au tableau, c’est un autre jeu. Tu penses d’abord à ce qui est le mieux pour eux.

– Un mot sur le départ de Didier Cuche…

– J’ai envie de rester en contact avec lui, de savoir ce qu’il devient et comment il gère sa reconversion. Avec son départ, nous allons perdre le meilleur descendeur. Nous perdons un grand athlète mais aussi une personnalité, quelqu’un d’incroyablement «fair». Il a eu des déboires avec la Fédération internationale (FIS) parce qu’il s’emporte parfois. Mais, quand il se bat pour quelque chose, il ne le fait pas que pour lui. Il est le meilleur et un saut trop haut ne va pas forcément le gêner, lui. Mais il pense aux autres. On va le regretter même si, à 37 ans, c’est normal de s’en aller. J’essaie en plaisantant de le convaincre de rester sur le circuit et d’œuvrer comme testeur de pistes.

– Que vous apporte le Team Red Bull…

– C’est plus une sécurité. J’ai ce qu’il me faut avec l’équipe norvégienne, mais je sais que si j’ai besoin de quelque chose je peux compter sur eux.

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