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Grande frousse samedi 22 juin 2013

Aux Etats-Unis, ils sont de plus en plus nombreux à attendre l’apocalypse

Par Julie Zaugg

Tommy DiLallo (au centre), avec sa mitraillette. Ci-dessus, le matériel de survie de cet ancien Marine obsédé par la catastrophe, de la ration d’urgence aux armes. (Alice Paley)

Tommy DiLallo (au centre), avec sa mitraillette. Ci-dessus, le matériel de survie de cet ancien Marine obsédé par la catastrophe, de la ration d’urgence aux armes. (Alice Paley)

Ils ont été marqués par le 11 Septembre ou par l’ouragan «Katrina» à La Nouvelle-Orléans et ils vivent dans la certitude que leur monde va s’effondrer. Pour faire face au désastre imminent, ces «preppers» transforment leurs 4x4 en forteresses blindées, d’autres achètent des bunkers de luxe. Julie Zaugg a rencontré ces «survivalistes»

Tommy DiLallo ne passe jamais à côté d’une poubelle. «Elle pourrait contenir une bombe», glisse le quadragénaire en slalomant entre les pendulaires pour gagner l’extrémité du quai. «Je monte toujours à l’avant du train: j’ai étudié les accidents ferroviaires, on a plus de chances de s’en sortir si on se trouve dans le premier ou le dernier wagon», note cet ancien Marine, qui travaille aujourd’hui dans l’informatique. Il s’apprête à rentrer chez lui, sur Long Island. Il pourra alors se glisser dans la peau du personnage qui occupe tout son temps libre, celle d’un prepper.

Tommy DiLallo fait partie de cette cohorte grandissante d’Américains qui ont décidé qu’il valait mieux se préparer à toutes les formes possibles et imaginables de calamités. Leur plus grande peur: Teotwawki (The End Of The World As We Know It), soit la fin du monde tel qu’on le connaît. «Ce que je crains le plus, c’est un effondrement généralisé de notre système financier, dit ce grand homme athlétique au crâne rasé. Cela déboucherait sur une guerre civile, car la population n’aurait plus les moyens de se nourrir.»

Les preppers craignent aussi une catastrophe nucléaire, un tremblement de terre, une émission d’ondes électromagnétiques qui détruirait le réseau électrique, une pandémie, une tempête solaire, la chute d’un astéroïde, l’irruption d’un super-volcan ou même un gouvernement tyrannique. Une frange millénariste pense que l’Armageddon, le combat final entre le bien et le mal décrit dans la Bible, est proche.

Une voiture transformée
en forteresse

Les preppers – aussi appelés survivalistes – ont développé un ensemble de stratégies pour gérer cette incertitude. «Je suis constamment à l’affût des opportunités de survie», confie Tommy DiLallo, en pointant du doigt les réservoirs d’eau sur les toits des bâtiments qu’on voit défiler par la vitre du train. «Il y a énormément de nourriture et d’eau, il faut juste savoir les trouver.» Il garde en permanence sur lui un sac à dos noir qui contient tout ce dont il aurait besoin pour survivre durant trois jours: des blocs de protéine à 2400 calories, des pochettes d’eau potable, une pharmacie de secours, des allumettes, un couteau et un poncho contre la pluie.

Mais le cœur de sa stratégie de survie réside dans sa voiture, un 4x4 qu’il a transformé en forteresse sur roues. «J’ai mis du vitrage blindé, modifié la ceinture de sécurité pour pouvoir l’enlever plus vite et dissimulé des armes à portée de main», dit-il en montrant un sabre d’une trentaine de centimètres dissimulé à côté du siège du conducteur. A l’arrière, il a entreposé un fusil d’assaut, deux carabines et deux pistolets, ainsi qu’une montagne de munitions. «Je suis prêt à tuer pour survivre, s’il le faut», assure-t-il.

Si le terme est apparu il y a cinq ans environ, le prepping n’est pas un phénomène neuf. «Le scoutisme et l’accent qu’il met sur les techniques de survie en milieu naturel en est une incarnation, estime Chad Huddleston, un anthropologue de l’Université de Saint-Louis qui étudie ce mouvement depuis trois ans. De même, de nombreux Américains ont construit des abris antiatomiques durant la Guerre froide, ont fait des réserves de pétrole lors du choc pétrolier de 1973 ou ont acheté des générateurs en prévision du bug de l’an 2000.»

Mais le nombre de preppers a explosé ces dernières années. Il y en aurait plusieurs centaines de milliers aux Etats-Unis. «Je reçois une dizaine de demandes d’adhésion par semaine», relate Jason Charles, un survivaliste qui gère l’antenne new-yorkaise de l’American Preppers Network, un réseau de catastrophistes qui se retrouvent régulièrement pour fabriquer des boîtes de conserve «maison» ou tester leurs capacités de survie dans les bois.

Tommy DiLallo ne compte pas non plus affronter la fin du monde seul. Il a constitué un réseau d’une trentaine de preppers. «Chacun dans le groupe a une compétence particulière, qui peut servir aux autres: il y a un cardiologue, un électricien, un spécialiste de l’eau et un ex-Marine», détaille Kevin Urquart, un homme imposant à l’air patibulaire qui est également le médecin assistant de l’équipe.

En cas de catastrophe, ils partiraient vers l’ouest, loin de la ville. «Nous pourrions chasser des pigeons, des lapins ou des tortues, pêcher du poisson, faire pousser des légumes et récupérer l’eau de pluie», complète Tommy DiLallo. Il conserve une collection de semences dans sa voiture, soigneusement rangée à côté des sacs de couchage, radios, torches, masques à gaz, boussoles et médicaments. Au total, il dit avoir pour 20 000 dollars de matériel.

Des bunkers de luxe en vente

Une industrie a vu le jour pour capitaliser sur les peurs de ces Américains. La société Shelf Reliance propose ainsi un pack contenant un an de nourriture déshydratée pour 4168 dollars. Vivos Group commercialise des bunkers de luxe souterrains qu’il décrit comme «une arche de Noé moderne». Une place dans l’un de ses deux bunkers communautaires vaut entre 35 000 et 85 000 dollars.

Scott Hunt est l’un des entrepreneurs à avoir profité de ce boom du prepping. «Cela fait une vingtaine d’années que je vis en autarcie, raconte cet ancien ingénieur chez Michelin. En 2010, j’ai décidé de créer un site, Practical Preppers, pour ventre mes solutions de survie.» On y trouve des réacteurs à gazéification qui permettent de produire du carburant à partir de la biomasse, des pompes à eau fonctionnant à l’énergie solaire et des fours à bois fabriqués par les Amish. Il estime que le marché du prepping vaut 2 milliards de dollars.

Mais qu’est-ce qui pousse ces Américains à vouloir contrôler l’incontrôlable? Assis dans son salon rempli jusqu’au plafond de matériel de survie, au dernier étage d’un immeuble décrépit de Harlem, Jason Charles prend le temps de trouver ses mots. «Je crois que j’ai toujours eu cette peur en moi, dit-il finalement. J’ai grandi à Harlem dans les années 80. Il y avait des incendies tous les jours. Déjà enfant, j’avais en permanence un sac avec moi contenant quelques jouets.» Dans la vie de tous les jours, il est pompier.

La plupart des survivalistes ont une histoire, un événement marquant, qui explique leur volonté de se préparer. Tommy DiLallo était dans la seconde tour du World Trade Center le 11 septembre 2001 et à La Nouvelle-Orléans durant l’ouragan Katrina. Kevin Urquart a passé une semaine sans électricité, sans eau et sans chauffage durant l’ouragan Irene en 2011, puis à nouveau dix jours dans cette situation après le passage de Sandy en octobre 2012.

Tommy DiLallo était au World Trade Center, le 11 septembre

Mais un événement a pris une importance démesurée à leurs yeux: «L’ouragan Katrina, lorsqu’une ville entière a été abandonnée par le gouvernement, a agi comme un catalyseur pour les preppers», juge Chad Huddleston. Ce mouvement est en effet traversé par un puissant courant anti-gouvernemental. «On ne peut pas faire confiance aux autorités pour nous protéger en cas de tragédie, souligne Aton Edwards, un prepper de Brooklyn qui fournit ses services de consultant à d’autres survivalistes. Lors de l’ouragan Sandy, des personnes âgées sont restées plusieurs jours coincées au sommet de leur HLM sans eau ni nourriture.»

La Suisse comme modèle

L’inspiration principale des survivalistes se trouve pourtant de l’autre côté de l’Atlantique. Tous décrivent la Suisse comme une sorte de paradis du prepper. «Avec vos abris atomiques, votre armée de milice et votre politique du réduit national, vous êtes les mieux placés pour survivre à une catastrophe», s’enthousiasme James Wesley Rawles, un auteur de romans catastrophistes qui vit dans un ranch en pleine nature avec trois ans de réserves de nourriture. Il a décidé de transposer le concept aux Etats-Unis, inventant The American Redoubt, une zone de repli couvrant trois Etats du centre des Etats-Unis (Idaho, Montana, Wyoming).

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