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lyrique samedi 18 février 2012

Natalie Dessay, le don de voix

Natalie Dessay . (Pascal Victor/ArtComArt )

Natalie Dessay . (Pascal Victor/ArtComArt )

La soprano française exerce la fascination de l’éther. Sa tessiture de colorature lui a ouvert toutes les scènes, mais lui interdit les grands rôles de tragédiennes. Elle dit son rapport conflictuel à ce timbre d’exception, et affirme l’actrice derrière l’instrument

Sur ses genoux, elle noue des mains qui se disent leurs secrets. L’air de Paris est bleu par-dessus Bastille. Mais Natalie Dessay a le teint grave derrière ses lunettes. Elle vient de s’installer dans les coussins du restaurant qui jouxte l’opéra. Elle parle avec des mots timides. Comme si la pudeur exigeait qu’on évite d’étaler ses lassitudes quand on est l’une des sopranos les plus populaires de la planète. «Je crois que je suis un peu arrivée au bout, là…»

Non! Pas tout de suite. Pas encore. Laissons cela pour plus tard, faisons comme si. Jouons. D’ailleurs, le théâtre c’est votre vie, n’est-ce pas Natalie Dessay? C’est bien pour ça que le récital Debussy qui sort ces jours au disque fait un peu figure d’événement, après 21 ans de scène essentiellement offerts au spectacle lyrique. Des mélodies de jeunesse servies par le toucher souple et ondoyant de Philippe Cassard (lire en p. 40), à goûter bientôt lors d’une soirée au Victoria Hall de Genève. «C’est vrai, c’est la première fois que je fais un disque chant et piano.» L’idée lui avait bien traversé l’esprit, deux décennies en arrière, à l’époque où son complice Ruben Lifschitz l’initiait à l’art subtil du lied, le temps de quelques concerts à Royaumont et à la Scala. «Mais moi, ce que j’aime, c’est pouvoir me cacher derrière un personnage, me laisser porter par son intrigue, son destin. J’ai du mal à me présenter en tant que moi-même, sans décor, sans costume.»

Ouf. Natalie Dessay n’a rien perdu de sa verve. Elle est encore cette artiste que les journalistes adorent rencontrer, vive, sémillante. Une cantatrice de 46 ans qui parle avec les mains, dont le franc-parler séduit d’autant plus le public que ses capacités vocales l’ont longtemps maintenue en apesanteur, dans une stratosphère réservée à quelques coloratures d’exception.

Surtout, au don de voix répond un don de soi qui en fait une actrice saisissante. Elle évoque son rôle-titre dans Pelléas et Mélisande de Debussy, à qui elle a prêté ses sortilèges sous la direction du metteur en scène Laurent Pelly – son «Pygmalion». «C’est un opéra à part. Rien qu’entendre sa fabuleuse orchestration me console de beaucoup de choses. La difficulté chez Debussy, notamment dans les mélodies que nous venons d’enregistrer avec Philippe Cassard, ce sont les nombreuses sections entièrement dans l’aigu, en voix de tête. Cela rend le texte très difficile à délivrer.»

Triple salto

Le texte. Natalie Dessay le chérit par-dessus tout. C’est son paradoxe: durant ses jeunes années, on l’a tant admirée pour sa tessiture vif-argent. Etincelante Olympia dans Les Contes d’Hoffmann, autorité d’une Reine de la Nuit au scalpel, consacrées au fil des années 1990. Elle, ne jure que par le théâtre. «La réalité quotidienne m’effraie. Enfant déjà, je savais combien devenir adulte me pèserait. Je préfère jouer, même des histoires déchirantes. Il me faut les mots des autres. Alors je me transforme en conteuse.»

Et les exploits vocaux? «Je me fiche des prouesses techniques. Ce qui me plaît, c’est de faire comme si chanter était aussi facile que de lire des paroles. Faire le triple salto, comme ça.» Claquement de doigts. Elle retire ses lunettes. «Bon, lorsqu’on est jeune, c’est extrêmement galvanisant de découvrir que les autres vous reconnaissent un talent exceptionnel. Même si ce n’est pas ce qu’on a choisi. J’avais déjà 20 ans lorsque je suis entrée au Conservatoire; c’est tard. Mais j’ai pu voir par rapport aux autres les facilités que j’avais. C’était grisant, c’est simplement pour ça que j’ai décidé de faire ce métier.»

Dans le Bordeaux de son enfance, Natalie Dessay se rêve d’abord danseuse. Non, plutôt actrice. Elle s’essaie aux planches, fréquente un temps la Faculté d’allemand de l’Université. Mais l’attrait de cette voix incomparable est plus fort. Une voix infiniment haute et pure, «extrêmement agile et très facile», comme elle aime la décrire à la troisième personne. Oui, chanter est un rapport à soi où l’on se risque à découvrir l’altérité. Un instrument miraculeux oublié au hasard de sa propre physionomie, une vibration à la fois intime et toujours étrangère, reflet immatériel du corps lui-même. Natalie Dessay résume. «J’ai une voix d’ange, mais je suis une sorcière.»

Funambulisme

«Pendant longtemps, il y a eu une trop grande dichotomie entre cette voix et ce que j’étais. Ça a fini par me faire du mal physiquement, et occasionner deux opérations sur chaque corde vocale.» Tournant de siècle, tournant de carrière. La Française en a assez de camper les poupées mécaniques (Olympia), les nymphettes naïves (Gilda dans Rigoletto de Verdi) et les oiseaux d’ornement (Le Rossignol de Stravinski) auxquels la destinent son timbre de soprano très léger. Elle s’imagine en tragédienne de chair et de sang, ressent l’appel de l’incarnation. Lucia di Lammermoor de Donizetti et La Sonnambula de Bellini lui ouvrent les portes du bel canto. Un répertoire qui nécessite une tessiture richement innervée, plus soutenue que celle dont dispose naturellement Natalie Dessay. Le dramatisme, lui, est enfin à portée de lèvres. «C’est vrai, j’avais une sorte de rage à extérioriser.»

Jusqu’à laisser peu à peu ce tempérament ronger l’élasticité du souffle? Progressivement, ses performances touchent à une forme d’abandon, presque une mise en danger, une façon de bouleverser en laissant un peu de soi sur scène, soir après soir. Le public observe en frissonnant ce jeu de funambule sans filet. Entre 2001 et 2005, deux polypes aux cordes vocales disent l’usure, et contraignent la star à s’éloigner des plateaux.

Une histoire de fille des airs dévorée par le théâtre de la gravité. Natalie Dessay a le cœur plein de songes en clair-obscur, et une voix éblouissante comme le grand jour. A son retour aux affaires, elle décide de se consacrer aux rôles qui comptent: Manon de Massenet, et surtout La Traviata, qu’elle étrenne à Santa Fe en 2009 avant une première européenne dont la captation, l’été dernier au Festival d’Aix-en-Provence, vient de paraître en DVD.

Un spectacle taillé sur mesure par Jean-François Sivadier, qui tend le drame de Verdi comme un immense cabaret de faux-semblants. «Pour moi, Violetta ne meurt pas de maladie. Elle meurt d’être une âme pure dans un corps souillé. Cette dichotomie, je l’ai mise en perspective avec la mienne. Je sais que ma voix est trop légère pour Violetta. Mais je sais aussi que je peux lui apporter quelque chose de réellement personnel, unique.» On se remémore cette soirée de juillet dans la cour de l’Archevêché. Les limites du timbre, ses teintes réfléchissantes là où on attend un galbe suave et velouté. La force d’une tragédienne, aussi, sa capacité à faire de ses carences et ses manques un trait à part entière du personnage.

Trapèze

«J’attends d’un metteur en scène qu’il me guide comme on accompagne les premiers pas d’un enfant. Qu’il me regarde. Qu’il m’aime, en fait. Jean-François Sivadier m’a tout donné. Chaque chose qu’il a dite contribuait à l’édifice de désintégration de ce corps.» Chez Natalie Dessay, la sensation l’emporte toujours sur l’intellect. «La psychologie, on s’en fiche.» Elle s’anime. «C’est comme lorsque je fais du trapèze. Inutile d’avoir compris en théorie. Ce qui compte, c’est que je possède le mouvement, que je l’intègre physiquement.»

Du trapèze? «Oui, j’ai commencé à en faire dans une école de cirque, à Rosny-sous-Bois. Pour devenir clown trapéziste. Ce serait parfait pour moi: il y a le déguisement, le rêve, les mots si on a envie. Et l’air.» L’air de rien. Nous y voilà, puisqu’il le faut. Effleurer la lassitude, évoquer 2015, une année sabbatique «et plus si affinités», durant laquelle se consacrer au yoga, au trapèze, et au russe. «Au niveau du chant, j’ai l’impression d’avoir accompli ce qui devait l’être. Je rêverais de me lancer dans Puccini ou Wagner, mais je ne suis pas équipée en conséquence. Alors, je vais finir ce que j’ai à faire, et changer d’orientation.»

Elle s’imagine. Sur les planches, dédicataire d’un texte de Jean-François Sivadier, Laurent Pelly à la mise en scène. Le rôle idéal? «Ils sauront sûrement mieux qui moi. Mais tant qu’à faire, j’aimerais que ce soit drôle. La vie est trop courte.» L’air de Paris est bleu par-dessus Bastille. Natalie Dessay parle de l’avenir. Elle a dénoué ses mains.

■ Les trois âges d’une artiste ivre de théâtre

La Reine de la Nuit, dans «La Flûte enchantée» de Mozart

1992-2000 Au sortir de ses études, accomplies entre 17 et 20 ans, Natalie Dessay est cette jeune chanteuse dont les aigus cristallins et l’agilité pyrotechnique font sensation dans les rôles d’éclat. Dès 1992, lors d’une production des Contes d’Hoffmann d’Offenbach à l’Opéra Bastille de Paris, elle insuffle une folie et une virtuosité incomparables dans la mécanique de la poupée Olympia. Le personnage lui collera à la peau. En 1994, elle compose une Reine de la Nuit stupéfiante en prise de rôle dans La Flûte enchantée de Mozart réglée par Robert Carsen au Festival d’Aix-en-Provence, ou, plus tard, à Salzbourg dans la lecture du plasticien Achim Freyer (photo), parue en DVD. Dotée d’une extension céleste et d’une relative rondeur propre à la jeunesse, Dessay se voit proposer des parties de soprano léger brèves et/ou très techniques, Le Rossignol de Stravinski ou Blondchen dans L’Enlèvement au sérail de Mozart, qu’elle chantera à Genève en 2000.

Amina, dans «La Sonnambula» de Bellini

2000-2007 Lassée des rôles courts, qu’elle juge sans consistance dramaturgique, Natalie Dessay approche les héroïnes du bel canto. Sa première Sonnambula de Bellini, en 1998 à Lausanne, séduit même si sa tessiture n’est pas tout à fait adéquate, tout comme sa Lucia di Lammermoor. Elle fait preuve d’une vraie force de conviction théâtrale, n’hésite pas à mettre son timbre à l’épreuve. Ses cordes vocales supportent mal. Première opération en 2002. En 2003, elle découvre l’Opéra de Santa Fe, au Nouveau-Mexique, qui deviendra un lieu d’expérimentation. Seconde convalescence. Puis l’heure est aux très grandes réussites avec Laurent Pelly dans l’opéra français: Manon de Massenet, La Fille du régiment de Donizetti (en DVD). D’autres rôles sont abandonnés, Gilda de Rigoletto, ou, plus tard, La Sonnambula (photo: Bastille en 2010) . «Je n’aime pas chanter une partition plus de 70 fois», explique l’intéressée.

Violetta, dans «La Traviata» de Verdi

2008-2012 C’est à Santa Fe, loin des rumeurs européennes et aux côtés de son mari Laurent Naouri, que Natalie Dessay s’élance dans La Traviata en 2009, dans une mise en scène de Laurent Pelly. Sa prise de rôle française s’effectue en 2011 au Festival d’Aix-en-Provence (photo) dans une lecture de Jean-François Sivadier (en DVD). La voix s’est un peu durcie avec les années, même si la projection reste remarquable. Les passages d’agilité du premier acte fonctionnent bien. Ensuite, là où l’étoffe lyrico-dramatique fait défaut, reste une incarnation subtile, tout en fragilité. Début 2011, Cléopâtre dans Giulio Cesare de Haendel est un demi-succès, tout comme le disque avec Emmanuelle Haïm. Parmi les prochains projets: la superbe Traviata de Willy Decker (créée par Anna Netrebko à Salzbourg), Manon à la Scala, La Fille du régiment à Bastille, mais surtout, dans l’immédiat, une tournée de récitals autour de Debussy avec le pianiste Philippe Cassard.

Debussy, Clair de Lune, par Natalie Dessay et Philippe Cassard
(Virgin Classics/EMI)

Verdi, La Traviata, captation
du Festival d’Aix-en-Provence
(Virgin Classics/EMI)

Natalie Dessay et Philippe Cassard en récital, je 23 février, 20h, Victoria Hall de Genève, lesgrandesvoix.fr

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