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Migration mercredi 02 mai 2012

La stigmatisation des Allemands fait des vagues de Zurich à Berlin

Natalie Rickli, conseillère nationale (UDC/ZH): «Les Allemands pris séparément ne me dérangent pas. La masse me dérange.» (Freshfocus)

Natalie Rickli, conseillère nationale (UDC/ZH): «Les Allemands pris séparément ne me dérangent pas. La masse me dérange.» (Freshfocus)

L’UDC Natalie Rickli aurait voulu que la clause de sauvegarde s’applique aux Allemands. La polémique prend, sur fond d’accord fiscal disputé

C’est une Zurichoise qui le dit, sur un ton qui mêle sarcasme et exaspération: «C’est reparti! Nous avons une relation parfois tendue avec l’Allemagne, et certains se plaisent à le rappeler à chaque occasion. Quitte à faire des dégâts, au moment où nous négocions un accord fiscal.» Dimanche dernier, à l’occasion d’une émission de Tele­Züri, la conseillère nationale UDC Natalie Rickli a prononcé la phrase choc: la Suisse aurait aussi dû appliquer la clause de sauvegarde décidée pour huit pays de l’Est à son grand voisin du Nord. Rappelée à l’ordre par son interlocuteur Martin Bäumle, président des Verts libéraux – «Cette tirade haineuse contre les Allemands s’adresse au faux groupe» –, la Zurichoise a renchéri. «Il aurait fallu le faire en 2009. Les Allemands pris séparément ne me dérangent pas. La masse me dérange.»

Les réactions, par presse interposée, aux propos de Natalie Rickli ont peu tardé, et beaucoup venaient de l’autre côté de la frontière. «Eclat autour d’une discrimination des Allemands», titre deux jours plus tard Spiegel Online. De son côté, Focus souligne que, pour une politicienne suisse, les nouveaux venus allemands constituent un «problème».

C’est là le signe d’une nouvelle donne dans l’attention portée aux relations entre Suisse et Allemagne, relève le sociogéographe de l’Université de Zurich Michael Hermann. «Il y a quelques années, lorsque les journaux zurichois titraient sur l’invasion allemande, ne cessaient d’en faire un sujet, l’écho allemand restait timide. Or, cette fois-ci, on a presque assisté à l’effet inverse. A l’aube des élections en Allemagne, le différend fiscal exerce sa pression.»

En 2006, la Suisse devient l’eldorado des Allemands, premier pays d’émigration devant les Etats-Unis. A Zurich, une campagne aux titres provocateurs est lancée: «Au secours! Pour les Allemands, nous leur appartenons déjà», titrait le Blick, vite relayé par ses concurrents. Cette arrivée massive – jusqu’à 14 000 dans le canton en 2008 – aurait ravivé des ressentiments: ils parlent trop fort, sont peu regardants des manières suisses et, surtout, grimpent les échelons professionnels à grande vitesse. Aujourd’hui, quelque 80 000 Allemands vivent dans le canton de Zurich, 6% de la population. En 2011, 9060 nouveaux venus d’outre-Rhin ont été enregistrés, un chiffre stable depuis 2009. Beaucoup occupent des postes à responsabilité, certains répondent à une carence de main-d’œuvre. Les transports publics zurichois ont d’ailleurs répété des opérations de recrutement chez le grand voisin.

Michael Hermann continue: «J’ai l’impression que le climat au quotidien s’est apaisé depuis six ans. Les Suisses vivent avec de plus en plus d’Allemands dans leur entourage direct, se reconnaissent davantage dans leur culture. Le complexe de minorité s’est estompé.» A ses yeux, les campagnes politiques, surtout venues des rangs de l’UDC, s’adressent à la migration dans son ensemble, source d’une nouvelle concurrence. «Et ce sont les journalistes, peut-être aussi apeurés par cette concurrence allemande, qui tirent les ficelles.» Depuis les différends fiscaux, le mot «guerre» occupe parfois les unes.

Zurich a été la première concernée par l’arrivée de cadres allemands. «Ici domine le ton dicté par une certaine frange de l’UDC, servie par des médias régionaux», note un commentateur. Dans la capitale financière, les animosités politiques avec le Bade-Wurtemberg autour de l’aéroport pimentent les échanges. Certains acteurs rappellent qu’en 1920, les Allemands constituaient plus de 20% de la population zurichoise. Et qu’ils ont construit son aura. Pourtant, regrette la conseillère nationale Kathy Riklin (PDC), des ressentiments s’entendent constamment. «Les Suisses moins bien formés s’estiment sous pression. Ils observent que, dans certains quartiers, une voiture sur deux a des plaques allemandes. Il suffit ensuite que le thème soit politisé ou nourri par les médias pour qu’il reprenne de la vigueur, sans gêne aucune.»

Jusqu’ici, les commentaires suisses les plus vifs sur les propos de Natalie Rickli ont émané du milieu touristique, déjà mis à mal par la force du franc et inquiet pour l’image de la Suisse. «J’ai reçu une dizaine de messages d’Allemands écœurés par l’attitude suisse face à leur pays. Or, les Allemands composent 20% de notre clientèle», alerte Urs Zenhäusern, directeur de Valais Tourisme. Il prévient: «Les Allemands savent se montrer solidaires de leur pays lorsqu’ils se sentent visés.»

Cela les rassurera-t-il? Un sondage Isopublic publié par SonntagsBlick montre que 64% des Suisses interrogés apprécient les Allemands. Les 36% restants aimeraient limiter l’arrivée des «Tüütschi».

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