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Engouement mardi 10 avril 2012

Le «Titanic» pour renflouer Belfast

Le musée-paquebot. Il s’élève sur les lieux où le «Titanic» a été construit. Un des mérites de la nouvelle institution est d’ailleurs de raconter la construction du bateau mythique. (AFP)

Le musée-paquebot. Il s’élève sur les lieux où le «Titanic» a été construit. Un des mérites de la nouvelle institution est d’ailleurs de raconter la construction du bateau mythique. (AFP)

Un immense musée ouvre ses portes dans la capitale de l’Irlande du Nord, là où le paquebot a été construit il y a un siècle

Bien sûr, les mauvais esprits ricaneront. Pour une région ravagée par trente années de guerre civile, prendre comme symbole de renouveau un bateau qui a coulé avec 1500 personnes à bord peut paraître morbide. Que le naufrage le plus connu au monde, celui du Titanic, survenu le 15 avril 1912, soit aussi celui qui porte l’espoir d’une renaissance économique semble paradoxal. Mais les habitants de Belfast n’en ont cure: pour la première fois de récente mémoire, les visiteurs affluent dans la capitale de l’Irlande du Nord pour autre chose que pour évoquer les «troubles», euphémisme qui désigne le conflit entre unionistes et républicains qui a fait 3000 morts entre 1970 et 1998. Les touristes chinois qui remplissaient les récents vols de Londres à Belfast ne se sont pas rués vers les fresques de Falls Road célébrant l’héroïsme républicain; ils sont allés visiter l’immense monument-musée à la gloire du Titanic, ouvert depuis le 31 mars.

C’est dans les chantiers navals de Belfast que le «bateau qui ne pouvait pas couler» a été construit, il y a un siècle. Et tant pis si l’histoire s’est mal finie. «Vous savez comme les gens ici adorent célébrer les désastres», confie un chauffeur de taxi, sourire en coin.

Il n’y a pas que Belfast qui tente de surfer sur le centenaire du Titanic. A Southampton, d’où est parti le navire pour son unique voyage, un musée a ouvert fin mars; à Cherbourg et à Halifax, lieux d’escale, des salles d’exposition ont également vu le jour. Mais la capitale de l’Irlande du Nord est celle qui mise le plus sur cet anniversaire. «Ce musée est notre tour Eiffel, notre Guggenheim, et c’est l’opportunité pour nous de changer la façon dont les gens à travers le monde perçoivent notre ville», explique Claire Bradshaw, directrice des ventes et du marketing de Titanic Belfast.

Le pari est difficile, après un tel conflit. «Il y a une vingtaine d’années, il y avait encore la «barrière d’acier» qui entourait l’intégralité du cœur de la cité, rappelle Elizabeth Loughran, qui travaille à l’agence de rénovation du centre. Personne ne serait venu ici pour faire du shopping ou du tourisme. Avant d’entrer dans chaque magasin, tous les clients étaient fouillés un à un.» Depuis 1998, les armes se sont tues et, depuis 2007, la paix est solide, un gouvernement de coalition entre unionistes et républicains étant au pouvoir.

Le pari est difficile mais le musée, tout fait de reconstitutions, est spectaculaire. Gigantesque bâtiment évoquant quatre proues de navire en étoile, de la même hauteur que le Titanic, il est installé à l’emplacement exact de la construction du paquebot. Recouvert d’aluminium en trois dimensions, avec une façade inclinée par endroits à 25 degrés, il se reflète de loin et les bassins d’eau installés à sa base augmentent l’impression de navire flottant.

En neuf salles et 14 000 mètres carrés, les visiteurs peuvent se replonger dans l’histoire du bateau pendant au moins deux heures, durée minimum de la visite (au pas de course). Les quatre premières salles sont dédiées à la construction, une partie de l’épopée peu connue du grand public, le réalisateur James Cameron l’ayant complètement laissée de côté dans son film à succès de 1997. Le musée célèbre la grandeur de la construction, décrit les techniques et les fameux rivets, accusés d’avoir lâché trop vite.

Les visiteurs peuvent ensuite revivre la légende au moyen d’effets spéciaux et d’expériences en 3D. Les odeurs des ateliers ont été recréées; les cabines sont reconstituées à l’identique, de la première à la troisième classe – ces dernières étant impressionnantes d’exiguïté. La liste d’attente est déjà longue pour rejouer la scène de Leo et Kate et célébrer son mariage dans la salle de conférences, avec une réplique à l’identique du fameux escalier. La dernière partie du musée est consacrée à l’épave, dont la découverte en 1985 est à l’origine de la nouvelle vague de titanic-mania.

Le projet aura pris au total neuf ans pour voir le jour – dont trois pour la construction, à l’instar du Titanic. Il a coûté 140 millions de francs, provenant de fonds privés et publics. En grande partie, il est le résultat du rêve d’une entreprise privée, Titanic Quarter, qui a racheté l’immense terrain de 75 hectares au début du millénaire. L’endroit était à moitié abandonné, et quelques herbes folles poussaient. Les promoteurs ont imaginé un grand complexe, avec immeubles résidentiels de luxe, bureaux, port de plaisance. Le navire amiral en son centre se devait d’être le musée.

La réalité est moins spectaculaire que les «impressions d’artiste» distribuées par Titanic Quarter. L’idée des promoteurs peine à se concrétiser, d’autant que la crise financière a mis un sérieux coup de frein à l’ensemble. Mais l’inauguration du musée pourrait changer cela: 425 000 visiteurs par an sont attendus, soit plus d’un millier par jour. Depuis l’ouverture, il y en a trois fois plus, et tous les billets sont réservés une semaine à l’avance.

Pourquoi Belfast a-t-il attendu si longtemps pour créer ce musée, alors que l’enthousiasme mondial pour le Titanic en faisait une évidence? «Il a fallu un certain nombre de décennies à la ville pour faire le deuil de ce naufrage tragique et des vies perdues», explique Tim Husbands, le directeur du musée. Chris Ware, professeur d’histoire navale à l’Institut maritime de Greenwich, ajoute que, si le Titanic a toujours intrigué le grand publ­ic,­ deux événements ont complètement relancé l’intérêt. «D’abord, on a découvert l’épave. Il est donc possible aujourd’hui d’exposer des objets, de montrer des choses: les gens peuvent voir des fragments du Titanic. Le deuxième événement a été le film de James Cameron, avec son succès phénoménal.» Belfast a désormais tous les atouts en main. Ne lui reste plus qu’à espérer que son musée ne connaisse pas le même sort que le paquebot de luxe un siècle plus tôt. http://www.titanicbelfast.com/

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