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enchères jeudi 12 avril 2012

L’aristo-marteau

Tania Kahn Paris

François de Ricqlès: «Je vis dans une bulle et j’habite dans une réserve, mais je n’ignore pas la réalité.» (N.D)

François de Ricqlès: «Je vis dans une bulle et j’habite dans une réserve, mais je n’ignore pas la réalité.» (N.D)

François de Ricqlès. Elégant et empathique, le président de Christie’s tente d’ouvrir au monde le milieu très classique des commissaires-priseurs. Il raconte un destin d’entremetteur de luxe

Le 9, avenue Matignon, siège de la maison de vente aux enchères Christie’s, est une place de choix pour découvrir les résurgences de l’aristocratie d’antan. C’est dans cet ancien hôtel particulier des sœurs Callot, célèbres couturières du début du siècle, qu’officient en toute discrétion les spécialistes du milieu de l’art. Certains sont les descendants de grandes familles, leurs patronymes de prestige rappellent l’histoire de France ou l’histoire de l’art. A l’acmé de cette organisation, un commissaire-priseur, François de Ricqlès, aristo lui aussi, mais qui précise d’entrée: «Vous savez, je ne suis pas un vrai aristocrate, ma famille a été anoblie sous Louis-Philippe.»

Ce quinquagénaire a l’entregent et la culture d’une personne bien née, une délicatesse essentielle à son statut de président de Christie’s, propriété de Pinault. Il promène sa verve et sa précieuse élégance auprès des notables, avocats, notaires ou collectionneurs. Il les invite à déjeuner, noue des relations d’amitié et d’affaires. «C’est un travail d’approche essentiel pour gagner leur confiance.» Son métier est d’apporter des affaires, de construire des ventes: «Je dois repérer avant les autres les collections susceptibles d’être vendues.»

En 2009, il convainc Pierre Bergé de lui confier la dispersion de la collection qu’il détenait avec Yves Saint Laurent. Un événement présenté comme la vente du siècle. Pourtant, la partie n’était pas gagnée. La première chose que lui ait dite Pierre Bergé, raconte Ricq­lès en imitant la voix de l’homme d’affaires, est qu’il ne donnerait jamais sa collection «à la société de François Pinault». Les rapports entre les deux hommes étaient détestables. «Pierre Bergé abhorrait la manière dont François Pinault avait racheté la maison Yves Saint Laurent, sans respecter l’esprit de son créateur.»

Mais Ricqlès persévère. «Je lui ai prouvé que j’étais la seule personne à même de comprendre leur histoire, leur collection, et de la mettre en lumière comme une cathédrale, sous la nef du Grand Palais.» Des propos que confirme Pierre Bergé: «Si j’ai confié ma vente à Christie’s, c’est uniquement pour François de Ricqlès. Il a compris ce que j’attendais de lui.» Une belle affaire pour l’anglaise Christie’s qui chipe la vedette à l’américaine Sotheby’s, sa principale concurrente, mais aussi aux professionnels du quartier de Drouot.

Avant de rejoindre Christie’s, Ricqlès officiait à Drouot. Il dirigeait une étude prolifique, renommée pour sa vente Goldet, la plus grande dispersion d’art africain jamais réalisée à l’époque. Mais en 2001, le législateur met fin au monopole ancestral des commissaires-priseurs, institué par Henri II. Ce teneur de marteau patenté décide de fermer boutique: «Ma profession se transformait. Je ne voulais pas que les grandes ventes m’échappent au profit des maisons anglo-saxonnes. Ces sociétés ont introduit une stratégie de marketing offensive – des catalogues illustrés, des ventes du soir en smoking – à laquelle les commissaires-priseurs, engoncés dans leur monopole, ne pouvaient pas faire face.» En 2002, François Pinault lui offre la direction de Christie’s, en tant que vice-président, puis président. Explication de l’intéressé: «Je réunissais les qualités nécessaires pour pénétrer le marché français: je suis parisien, travailleur et je connais parfaitement le milieu des collectionneurs.»

Son patronyme est une autre qualité. Les Ricqlès sont des industriels célèbres pour leur alcool de menthe. «Je suis né dans une famille de la grande bourgeoisie éclairée et libérale, où la religion n’existait pas. On s’intéressait à l’art, la littérature et la musique. Ce qui comptait, c’était le talent et l’humour.» Ses grands-parents paternels étaient des collectionneurs: «Comme tous les grands bourgeois de leur époque, ils possédaient des peintures impressionnistes, du mobilier Louis XV et Louis XVI.» C’est d’ailleurs la grand-mère de ce gentilhomme de 21 ans, peu enclin aux études, qui l’introduit à Drouot. Il fait ses humanités auprès de Raymond de Nicolay, «un véritable mentor, un homme passionné et joyeux. Il m’a donné une structure et le goût du travail.» Il obtient son DEUG de droit et décroche, au troisième essai, le concours de commissaire-priseur.

Tout cela a fini par former un bel esprit, la beauté en prime. On raconte que son regard azuré faisait des émules dans les salles de ventes. Ricqlès est aussi un parangon d’élégance. Sa maxime, «less is more», est une sorte de minimalisme vestimentaire qui tutoie le précieux, des coupes droites, épurées et sans faux pli. «Mais il n’est pas dans le moule traditionnel et hautement aristocratique des commissaires-priseurs, explique Alain Quemin, sociologue de l’art. Il diffère par son éducation libérale et parce qu’il a pris très tôt ses distances avec Drouot.»

Une autre singularité tient à son homosexualité et à ses origines juives, bien loin des bonnes mœurs et du catholicisme affiché de la bourgeoisie traditionnelle. Son premier appartement était situé dans le Marais, rive droite. Il dit, amusé: «Ma famille était effrayée à l’idée que j’habite un quartier aussi excentré et alors peu bourgeois.» Depuis, l’éphèbe s’est assagi et vit là où les convenances l’exigent, Paris VIIe. Avec son ami vidéaste, il possède «des tableaux, de l’argenterie, des tapis». Il précise: «Le luxe se situe dans le choix des œuvres, pas dans l’exubérance, et puis je ne suis pas un vrai collectionneur, c’est incompatible avec mon métier.» S’il devait revendiquer de l’attrait pour un art populaire, ce serait pour la chanson française, Aznavour, Lenorman, Delpech: «Un standard de la variété me fait toujours plaisir.» Mais ce professionnel du beau garde quand même sa préférence pour le classique, en musique comme ailleurs.

Auréolé par la naissance, la fortune et la culture, il s’enquiert d’un parcours trop consensuel et protégé pour être gravé à l’encre noire et ajoute, comme une justification: «Je vis dans une bulle et j’habite dans une réserve, mais je n’ignore pas la réalité.» Sa conscience du réel s’assombrit parfois d’une humeur mélancolique: «Ce n’est pas que je sois malheureux mais je ne vois pas, dans la vie, une forme d’espoir et de joie.» Et hop, douze ans d’analyse pour surmonter l’absence d’une mère emportée trop tôt par un cancer et la perte d’une petite sœur prise au piège d’un accident de la route.

S’il y a bien un sujet délicat, c’est la politique. Peut-être parce que dans le landerneau exempté d’ISF du marché de l’art, le vote est à droite. Ricqlès, lui, oppose un long silence, suivi de cette pirouette: «La vie professionnelle est trop compliquée pour s’ajouter des carcans.» On n’en saura pas plus. En attendant, il retourne à ses affaires, cette fois auprès des livres et dessins de Victor Hugo.

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