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GENÈVE vendredi 21 décembre 2012

Les mots et les actes du ressentiment anti-frontaliers

Manifestation contre le racisme anti-frontaliers à Genève en 2009. (Keystone/Martial Trezzini)

Manifestation contre le racisme anti-frontaliers à Genève en 2009. (Keystone/Martial Trezzini)

Si le nombre de frontaliers augmente à Genève, les propos virulents dont ils sont la cible semblent également se multiplier

Il est retraité de chez Patek Philippe, où il a occupé un poste à responsabilités. Il est Français, réside à Saint-Julien-en-Genevois, a longtemps habité à Onex. Il y a encore ses habitudes. Comme y faire ses courses. Il y a une dizaine de jours, Michel Chamard veut garer sa voiture dans le parking de la Coop d’Onex. Il est handicapé, dispose d’une carte d’invalidité internationale, manœuvre donc pour occuper l’emplacement réservé. Mais un véhicule, une grosse berline de luxe, barre le passage. Michel Chamard demande au conducteur de se déplacer, sans réaction de sa part. Il raconte: «J’ai attendu et puis je suis allé alors dans un autre parking, à cent mètres de là. Sitôt ma portière refermée, le type, qui m’avait suivi, me dit que je n’ai rien à faire dans les parkings handicapés réservés aux Suisses et qu’en tant que policier il connaît le règlement.»

Le gérant de la Coop confirme ce que tout le monde sait: «Notre parking est ouvert à tout le monde. Mais, poursuit-il, nous sommes ici à Onex, chez Stauffer, dans un bastion MCG, il y a plein d’anti-frontaliers.» Les frontaliers disent s’être habitués à ce que certains nomment «un racisme chronique». Des mois peuvent s’écouler sans trop d’invectives, sinon les routiniers mots d’oiseaux lancés à l’adresse des plaques 74 ou 01. «Les Parisiens en font autant avec les provinciaux», assure un Savoyard. Mais un effet déclenchant peut faire basculer la simple raillerie en forme de violence, à l’image de ce qu’a subi Michel Chamard. David Talerman, auteur du best-seller Travailler en Suisse, raconte qu’il reçoit des menaces de mort qu’il ne prend pas au sérieux «mais qui sont tout de même angoissantes».

Des chiffres récemment publiés par La Tribune de Genève indiquent que le nombre de frontaliers actifs à Genève est passé en deux ans de 56 900 à 63 800, soit une hausse de 12%. Le Dauphiné libéré donne une estimation encore plus fraîche: +3287 permis G de début octobre à fin novembre 2012. Depuis, la blogosphère est particulièrement volubile. Extraits: «Il faut réduire le nombre de frontaliers qui piquent les postes à responsabilités. Le frontalier remplit son rôle s’il se contente d’une place de vendeur ou de serveur, nos industries ont besoin de main-d’œuvre bon marché et peu qualifiée. Pour tout autre emploi c’est ouste!» «Faudra pas venir pleurer si des groupes organisés tabassent des frontaliers ou vandalisent leurs véhicules, ce qui naturellement serait regrettable mais inévitable.» «Instaurer une taxe routière avec une vignette à 100 fr., pour tout véhicule de frontalier désirant venir dans le canton.» «J’ai travaillé à la Migros, Bon Génie, Manor, et partout les seules qui ne mangeaient pas à la cafétéria étaient les frontalières qui amenaient leurs casse-croûte et qui le mangeaient entre elles séparément.» «Normal, à part les cigarettes et le sans-plomb 95, ils ne dépensent pas un centime en Suisse.»

Antoine Vielliard, conseiller général de Haute-Savoie, réagit ainsi: «Je fais la différence entre les Genevois et les commentateurs masqués des blogs. Cependant, un responsable politique genevois me disait que si on remplaçait le mot «frontalier» par le mot «juif» sur les blogs et les commentaires des journaux, il faudrait construire une prison supplémentaire à Genève.» Il se dit par ailleurs étonné qu’il n’y ait pas plus de prises de position parmi les élus genevois appelant à davantage de responsabilité. Selon Antoine Vielliard, l’Entente, mais aussi parfois les socialistes, reprendraient à leurs comptes les thèmes du MCG prônant «la préférence cantonale».

Michel Charrat, le président du Groupement transfrontalier européen (GTE) aux 30 000 adhérents, se souvient d’une époque où les conseillers d’Etat – il cite Micheline ­Calmy-Rey – montaient au créneau pour dénoncer les dérapages. «Aujourd’hui, l’Etat laisse le devant de la scène aux xénophobes alors que sa responsabilité est d’unifier les populations. Genève a signé les bilatérales, qui ne s’accommodent pas, par exemple, de discriminations à l’emploi dans les régies publiques.» Le patron des frontaliers se réfère au directeur des HUG qui, en février, a annoncé qu’à compétences égales il favoriserait désormais l’accès à un poste de responsable d’unités de soins à un résident genevois plutôt qu’à un frontalier. «Le plus regrettable est que le conseiller d’Etat Unger a soutenu ces propos», dit Michel Charrat. Discours qui ferait le jeu des anti-frontaliers et libérerait les paroles les plus haineuses: un tract a ensuite circulé aux HUG, appelant à brûler les maisons des frontaliers. Une menace «trop grosse pour être vraie» mais qui trahit un climat pour le moins malsain.

Des plaintes sont-elles possibles? «Oui, répond Antoine Vielliard, mais elles sont rares en raison de la difficulté à prouver la discrimination. Mais le sujet a été abordé à Berne récemment, lors des échanges entre la France et la Suisse par la commission mixte de suivi sur les accords bilatéraux sur la libre circulation, dont l’article 2 interdit toute forme de discrimination.»

Le syndicat Unia Genève fait état d’adhérents qui viennent se plaindre de «frontaliers embauchés par des potes frontaliers». Un système de copinage qui, selon le MCG, se généraliserait et enrage tous ceux prompts à s’en prendre aux «74». «Il faut être pédagogue, argue Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d’Unia, dire qu’il y a du chômage et des pressions sur les salaires mais que ce n’est pas de la faute des frontaliers. Il faut trouver les bonnes cibles, qui sont les politiciens qui ne font rien et beaucoup de patrons qui font de la sous-enchère en recrutant des personnels sous-payés, qui en large majorité sont des frontaliers. Nous réclamons un meilleur contrôle de ces employeurs.»

L’économiste Giovanni Ferro-Luzzi, chargé de cours à l’Université de Genève et ancien directeur de l’Observatoire universitaire de l’emploi, a réalisé en 2011 une étude sur le comportement des employeurs genevois. Reprise par le journal Le Messager, cette enquête bat en brèche certains préjugés. L’idée a été de répondre à 130 vraies annonces (restauration, manutention, soins infirmiers, sécurité, banque…) en adressant les mêmes dossiers avec seulement une différence sur le lieu de résidence et sur le statut du postulant (chômeur ou travaillant). Il en est ressorti qu’une nette préférence va aux Suisses de Genève, surtout s’ils sont sans emploi. Jean-François Besson, du GTE, n’est pas surpris: «Une vérité est rétablie: à Genève comme partout, on préfère à compétences égales les gens du coin qui connaissent bien le tissu local. Et on voit bien aussi que la fameuse cooptation des frontaliers qui n’embauchent que des frontaliers ne tient pas.»

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