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Exposition universelle (6) samedi 28 août 2010

Pour des milliards de milliards de pixels

Passage en revue de photos dans un pavillon. Traces de sa visite, en couple, en groupe, en comité d’entreprise, en contingent d’employés; il faut mémoriser. (Philippe Lopez/AFP)

Passage en revue de photos dans un pavillon. Traces de sa visite, en couple, en groupe, en comité d’entreprise, en contingent d’employés; il faut mémoriser. (Philippe Lopez/AFP)

L’événement de Shanghai aura avant tout constitué une immense usine à images. Dans les pavillons, quelle esthétique les pays venus courtiser la Chine auront-ils proposée? Bilan en demi-teinte

Il sera bientôt temps de quitter le site de l’Expo universelle de Shang­hai. Vers 18 heures, elle connaît une petite baisse de régime. Les visiteurs du jour vont s’engouffrer dans les bouches de métro voisines, embouteillées mais agencées par des officiers à mégaphone. L’Expo retrouvera une vigueur grâce aux porteurs de billets du soir. Toutefois, la situation se polarisera: les pavillons les plus populaires capteront toujours les foules, les délaissés seront encore plus aisément accessibles… Dans plusieurs zones, on entendra les échos de concerts de percussions africaines, de rock indépendant nord-américain ou de pop chinoise.

Durant cette journée écoulée, combien d’images l’Expo a-t-elle générées? Supposons une fréquentation de 400 000 personnes – jeudi, ils étaient 444 700. Supposons que la moitié d’entre elles ont pris une moyenne de 30 clichés durant leur séjour; l’estimation paraît prudente. En un jour, il s’est pris 6 millions de photos. C’est à cela, en premier lieu, que sert un tel événement. Des milliards de yuans de budget, pour des milliards de milliards de pixels.

A tout moment, à tout endroit du parc, les visiteurs chinois se prennent en photo. Au modeste pavillon de Géorgie, disposé en alcôves, les curieux se serrent pour se faire capturer devant les paysages. C’est ainsi partout, on se photographie devant le gorille du stand du Rwanda, contre les bibliothèques d’Allemagne, face à l’omniprésente mascotte Haibao, le petit bonhomme bleu.

La fabrique à souvenirs turbine à plein régime. Traces de sa visite, en couple, en groupe, en comité d’entreprise, en contingent d’employés; il faut mémoriser, sur support numérique chinois, coréen, japonais, ou même finlandais… Dans son registre, le symbole, l’Expo semble constituer un pendant à la politique économique de son pays. Au yuan sous-évalué, ou à l’achat massif des dettes occidentales par la Chine… La planche à billets d’un côté, la planche à images de l’autre.

Quelle esthétique laissera cette Expo 2010? Qu’on nous permette de faire la fine bouche, par comparaison avec les dernières manifestations de ce genre, l’Expo internationale de Saragosse en 2008, l’universelle d’Aichi au Japon en 2005, voire, sans chauvinisme, Expo.02. Certes, pour Shanghai, les architectes ont rivalisé d’audace. Sur un site malgré tout urbain, les propositions visuelles, les constructions inouïes foisonnent.

A l’intérieur des pavillons, le bilan pâlit. La scénographie, le design général des installations ne feront sans doute pas date dans l’histoire du genre.

Bien sûr, les concepteurs de­vaient tenir compte de contraintes inédites, en particulier dans la gestion des foules. A 40 000 visiteurs par jour, le rythme des pavillons très courus – plus que certains musées suisses en une année –, l’exposition doit éviter tout accroc dans le flux. Ce qui explique vraisemblablement la quasi-absence de la nouvelle vedette du divertissement populaire, la 3D.

Néanmoins, dans leur conquête du Sud-Est, pour courtiser la Chine en images dans leurs pavillons, les exposants ont choisi des stratégies à zéro risque. A priori, un tel raout mondial constitue un condensé de pop culture à un moment donné. Dans le cas de Shanghai, l’expression de masse de cette décennie 2010 paraît déjà un peu défraîchie, reposant sur des langages éculés, des stratégies visuelles tranquilles, une grammaire trop lisible.

A ce titre, le pavillon suisse résume les choix de nombreux concepteurs, encouragés par les tutelles politiques: un aperçu par des projections vidéo de Micheline Calmy-Rey ou Bertrand Piccard vantant la modernité du pays, puis un (beau) diaporama géant de montagne, enfin (lorsqu’il est en fonction), le télésiège, artillerie lourde pour attraction nationale.

Dans notre promenade, nous évoquions vendredi (LT du 27.08.2010) la fièvre des «passeports Expo» qui saisit les petits visiteurs chinois. Il est aisé de phosphorer sur cette consommation frénétique d’un univers en miniature. A l’Expo, la Chine absorberait le monde au pas de charge, comme elle s’est faite l’atelier et le créancier de la planète.

On peut aussi renvoyer le miroir. Souligner cette manière de parler simplement, trop simplement, que les Occidentaux – et pas qu’eux – ont choisie pour se présenter à Shanghai, souvent sans chercher à interpeller le public de manière créative et pétillante. De toute évidence, l’Expo n’a pas pleinement amené le monde à la Chine. A l’inverse, elle renvoie au reste de la planète ses préjugés à l’égard de la Chine, plutôt, des Chinois.

Jusqu’à la fin de l’Expo, en suivant notre estimation, quelque 3,6 milliards de photos seront encore prises sur le site, par des visiteurs venus de tout le pays. Saisis dans un pavillon d’Afrique, d’Amérique ou d’Europe, ils garderont son souvenir. Amorce d’un pont culturel. Cette Expo échoue sans doute à dépasser les clichés. Au moins, elle les aura posés, les rendant perméables. Sous les brumisateurs de Shanghai, tout commence.

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