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figure jeudi 15 mars 2012

Inoxydable Sherlock

Le Holmes de la BBC (à droite) , campé par Benedict Cumberbatch, est pétri d’informatique, avec un Watson bloguant ses histoires. (BBC)

Le Holmes de la BBC (à droite) , campé par Benedict Cumberbatch, est pétri d’informatique, avec un Watson bloguant ses histoires. (BBC)

Des films, une série TV et un roman remettent le détective sous les feux de la rampe. Un éminent holmésien salue ces nouvelles variations

Oui, il est mort, écrit Anthony Horowitz dans le roman La Maison de soie, présenté comme la nouvelle enquête «officielle» de Sherlock Holmes. Il a été inhumé à Westminster. Pourtant, le détective ne cesse de ressurgir. Son regain de popularité flamboie ces temps. Aperçus d’un retour du seigneur de la déduction.

Nouvelles incarnations

Bien des amateurs pensaient la question réglée: avec la série TV de Granada lancée au milieu des années 1980, le détective avait trouvé sa parfaite incarnation. L’acteur Jeremy Brett s’imposait comme le Holmes définitif. Toute nouvelle tentative serait vaine.

Et voici qu’en 2009, le réalisateur Guy Ritchie propose un film d’action avec Robert Downey Jr en Holmes, associé à un malicieux Jude Law, pour Watson. Le deuxième volet est actuellement à l’affiche. Confronté à l’écrasante comparaison avec Jeremy Brett, Robert Downey Jr s’en sort plutôt bien – peut-être parce qu’il emprunte plus qu’il n’y paraît à son brillant prédécesseur, notamment dans la gestuelle. Fondateur de la Société d’études holmésiennes de Suisse romande, Vincent Delay salue l’entreprise, avec nuance: «Robert Downey Jr campe un Holmes plein d’humour, ce qui rappelle le personnage de Conan Doyle. Celui-ci aurait été séduit par le côté viril de l’acteur – les auteurs vont jusqu’à rappeler le passé de boxeur du détective. Cependant, l’écrivain n’aurait pas mélangé action et investigation…»

Puis voici l’autre initiative, bien plus hardie. En parallèle à la préparation du film de Guy Ritchie, la BBC accepte une proposition de Steven Moffat et Mark Gatiss, figures de la création TV britannique, qui veulent dessiner un Holmes rajeuni dans une Londres du XXIe siècle, téléphone portable en main. Les trois premiers téléfilms de Sherlock font un tabac, et la deuxième livraison, lancée le 1er janvier dernier, attire encore davantage de téléspectateurs. En zone francophone, la série rayonne chez France Télévisions et sur RTS Un, et se vend bien en DVD.

Les promoteurs de ce Holmes pétri d’informatique, campé par Benedict Cumberbatch, avec un Watson bloguant ses histoires, auraient pu craindre le courroux des puristes; il n’en est rien. Parce que les scénaristes ont l’intelligence de distinguer le contexte, des personnages. De fait, la série Sherlock se révèle bien plus fidèle à l’esprit des histoires de Conan Doyle que bien des adaptations cinématographiques américaines des années 40. Vincent Delay acquiesce: «L’hommage est réussi. C’est comme si les auteurs avaient voulu démontrer que la magie Sherlock Holmes opère toujours.» Le spécialiste rappelle qu’«en son époque, Holmes était un personnage très contemporain, dans un air du temps marqué par la science… On peut imaginer les deux acteurs de cette série dans l’environnement victorien: ils seraient crédibles.»

Le Vaudois a un regret. Que la série BBC «cède au poncif du serial killer, alors que les histoires de Holmes portaient sur une vie souvent plus quotidienne, dont il s’amusait: les secrets de famille, les petites escroqueries…» Mais pour cet expert, l’œuvre de Steven Moffat marque un jalon dans la postérité de Holmes. «Jusqu’ici, les holmésiens pouvaient encore avoir un lien avec la période concernée. J’ai connu mon arrière-grand-mère, qui avait vécu en 1900. La série BBC enlève l’époque, mais garde tout le reste. Elle renouvelle ainsi le public.»

Holmes vedette du Kindle

L’effet se fait sentir. Les observateurs notent une hausse notable des ventes des ouvrages des aventures de l’homme à la pipe en bruyère. Des librairies, notamment en Suisse romande, lui dédient des gondoles entières. Le maître de l’analyse des papiers d’enveloppes se déplie même grâce aux nouvelles technologies: dans un marché du livre électronique encore balbutiant en terres francophones, il domine les classements. Sur Amazon, dans la boutique alimentant la liseuse Kindle, l’intégrale de Holmes figure dans le «top 100» depuis 112 jours, un record. A l’heure où ces lignes sont écrites, elle occupe encore la 5e position. Vincent Delay indique en outre que la Sherlock Holmes Society de Londres fait état d’une hausse des inscriptions.

La voie des pastiches

Et voilà la suite «officielle» des aventures de Holmes. Auteur notamment pour la jeunesse, et scénariste, Anthony Horowitz propose La Maison de soie, ouvrage adoubé par un sceau officiel sur sa couverture, «Conan Doyle Estate LTD». Ce qui ne veut rien dire; les trois enfants de l’écrivain n’ayant eu aucun enfant, il n’existe pas de descendance directe de l’auteur du Monde perdu. Cette improbable officialité singularise la démarche, mais celle-ci n’a rien d’exceptionnel. «Horowitz arrive un peu comme la grêle après la vendange», sourit Vincent Delay. Les pastiches sont apparus tôt, dus au fils Adrian Conan Doyle et à l’écrivain John Dickson Carr. Au fil des décennies, l’enquêteur a rencontré tour à tour Jack l’Eventreur, Sigmund Freud ou le Docteur Moreau.

Bien qu’il cède aussi à la tentation d’un sujet fort dramatique, Anthony Horowitz s’en sort avec les honneurs, par sa fidélité à l’ambiance générale. Mais son Sherlock Holmes, doucereux, manque de la misanthropie qui caractérisait le personnage. En somme, l’écrivain traduit ainsi l’esprit du moment. Cette tendre affection à l’égard de l’inoxydable penseur du 221b Baker Street.

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