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Processus de Kimberley mercredi 15 décembre 2010

Maudits diamants de Marange

Des milliers de mineurs creusent les champs de Marange dans des conditions de totale insécurité. En octobre 2008, au moins 214 d’entre eux ont perdu la vie lorsque l’armée a ouvert le feu sans sommation pour prendre le contrôle de la zone. (Keystone)

Des milliers de mineurs creusent les champs de Marange dans des conditions de totale insécurité. En octobre 2008, au moins 214 d’entre eux ont perdu la vie lorsque l’armée a ouvert le feu sans sommation pour prendre le contrôle de la zone. (Keystone)

De fabuleux gisements de diamants existent à l’est du Zimbabwe, qui livre bataille depuis deux ans avec le Processus de Kimberley pour pouvoir les exporter au mépris des droits de l’homme

L’affaire a commencé dans le sang, versé pendant un coup de force au nom évocateur: «Vous ne remettrez jamais les pieds ici» (Hakudzokwi Kumunda en shona ). Elle rebondira peut-être ce jeudi à New York, dans l’enceinte policée de l’Assemblée générale de Nations unies. A l’automne 2008, un matin tôt, 800 soldats débarquent dans le district de Marange, à l’est du Zimbabwe. Ici, quelques années auparavant, des diamants ont été découverts. Les dépôts alluvionnaires s’annoncent fabuleux, sans doute parmi les plus abondants au monde. De tout le pays et des contrées alentour, des milliers de candidats à la fortune, va-nu-pieds sans licence ou contrebandiers avides, ont convergé vers le nouvel eldorado.

Ce lundi 27 octobre, les forces de sécurité, appuyées par cinq hélicoptères, ouvrent le feu sans somation ni discrimination. La reprise en main des champs diamantifères a commencé. Elle dure des semaines pendant lesquelles au moins 214 mineurs artisanaux sont tués, selon un rapport que l’ONG Human Rights Watch a consacré à cette opération. L’armée quadrille l’endroit, impose à des creuseurs de travailler à sa solde et prend le contrôle de la contrebande des pierres qui s’écoulent vers le Mozambique voisin.

Il faut attendre juin 2009 pour que le Processus de Kimberley (PK), le système de réglementation du commerce mondial de diamants bruts, décide d’envoyer une mission d’étude sur place. Sa conclusion est sans appel: l’exploitation est loin de respecter les critères minimums du PK (minage illégal, contrebande, meurtres, viols…).

Depuis cette époque pourtant, le PK, une entité sans administration propre ni siège rassemblant 49 membres (dont la Suisse et l’Union européenne) ainsi que des représentants de l’industrie diamantifère et de la société civile, a les plus grandes difficultés à statuer de manière consensuelle sur les diamants de Marange: peuvent-ils ou non être certifiés? Le Zimbabwe doit-il ou non être suspendu du PK? De consensus avortés en demi-mesures, loin des yeux du grand public, ces questions ont viré depuis l’été au bras de fer acharné entre le Zimbabwe et ses alliés – notamment africains – d’un côté, la communauté internationale et les ONG de l’autre.

Strictement, les diamants de Marange ne rentrent pas dans le champ des compétences du PK. Entré en vigueur en 2003, le processus s’est fixé pour mission de bannir le commerce des «diamants du sang», ces pierres trafiquées par les rébellions armées (ou leurs alliés) pour financer leur lutte à l’encontre de gouvernements légitimes, comme ce fut le cas au crépuscule du XXe siècle en Angola ou en Sierra Leone. Depuis 2003, officiellement, le périple de toute gemme est donc tracé depuis son extraction de la mine jusqu’aux pays importateurs, qui ne peuvent acheter que des diamants bruts certifiés.

Or le Zimbabwe n’est pas un pays en guerre et les 66 000 hectares de Marange ne sont pas sous la coupe d’insurgés. Mais depuis l’assaut de 2008, les ONG continuent de se faire l’écho de violations graves des droits de l’homme de la part des militaires et policiers qui contrôlent la zone (travail forcé, tortures…) et d’une contrebande de tous les diables dont se repaît une poignée de hauts responsables incrustés au sommet de l’armée et de l’Etat.

Cette histoire-là est d’ailleurs elle aussi tombée dans les filets de WikiLeaks. Dans des câbles diplomatiques datant de 2008 et 2009 publiés par Le Monde, des diplomates américains estiment à des «millions de dollars» les revenus personnels que tire toute une clique de cette exploitation, à commencer par Grace Mugabe, la jeune épouse du président du Zimbabwe. «Ils vendent ces diamants sans certificat à des acheteurs étrangers, Belges, Israéliens, Libanais, Russes ou Sud-Africains», détaille une note, qui suggère qu’une moitié de ces pierres sont ensuite échangées à Dubaï. «Des systèmes de corruption dont est truffé le pays, le business du diamant est l’un des plus sales», insistent les diplomates.

«Du sang, c’est du sang», qu’il découle des sévices perpétrés par une armée légitime ou des rebelles, lâche Jonathan Elliott, responsable du plaidoyer Afrique chez Human Rights Watch. «Cela fait des années que je dis que les droits de l’homme devraient faire partie des critères du PK», appuie Ian Smillie 1, l’un des architectes du processus, dont il a claqué la porte l’an passé pour retrouver sa capacité «à se montrer critique». Le Canadien affirme aujourd’hui que ce dernier, dépourvu de «transparence», a tourné au «désastre»: «Le PK, c’est un pas en avant, deux pas en arrière», une chorégraphie désordonnée qu’illustre le dossier Marange.

Récapitulons 2. En juin 2009, donc, le PK dépêche une mission qui conclut à la non-conformité de l’exploitation. Quatre mois plus tard, en novembre 2009, à l’occasion de la sixième assemblée plénière du PK en Namibie, des représentants de la société civile réclament, en vain, l’exclusion du Zimbabwe. Cependant, si aucun embargo n’est officiellement décrété sur les diamants de Marange, un embargo de facto s’instaure: un «plan de travail conjoint» est élaboré, qui définit une série d’exigences auxquelles le Zimbabwe est sommé de se conformer dans les six mois s’il veut obtenir la certification de ses pierres (procéder à retrait graduel de l’armée; mettre en place des infrastructures de sécurité adéquates, lutter contre la contrebande…). Pour évaluer les progrès, le PK désigne un «monitor», le Sud-Africain Abbey Chikane. Il est une figure dans le secteur du diamant; président du South African Diamond Board, il a été le premier à présider le PK, en 2003.

En juin 2010, le monitor rend son premier rapport: il affirme que le Zimbabwe respecte dorénavant les critères minimums du processus. «Tout le monde reconnaît qu’il y a eu des progrès, commente Stéphane Chardon, le président du groupe de travail Monitoring du PK, conduit par l’Europe. Les opérations de sécurité sont conformes, il y a eu une certaine démilitarisation et un recul de la contrebande». Mais au moment où Chikane annonce ses conclusions favorables, Global Witness, l’une des ONG participant au PK, publie «Le retour des diamants du sang», une note qui dénonce au contraire les violations continues et le bouclage persistant de Marange.

Aucun représentant de la société civile ou de la presse ne peut s’y rendre. Pour Elly Harrowell, chercheuse chez Global Witness, «en dépit du déni zimbabwéen, nous avions clairement à faire à des diamants du sang et le Zimbabwe aurait dû être suspendu après les événements de 2008. Ne pas le faire, c’était créer un précédent dangereux pour le PK». Selon elle, à l’exception de deux mines (celles opérées par les deux joint-ventures zimbabwéen/sud-africain Canadile et Mbada), les progrès relevés sur l’ensemble de la zone diamantifère de Marange sont infimes. «Parler de progrès au Zimbabwe, c’est faire un vœu totalement pieux», se désole pour sa part Ian Smillie.

Mais le Zimbabwe est aussi impatient d’écouler ses pierres que l’Inde, la Chine ou la Russie sont avides de les acheter. Etats-Unis, Canada et Australie, eux, n’en veulent pas sur le marché. A une réunion du PK à Saint-Pétersbourg en juillet 2010 cependant, sur la base des conclusions d’Abbey Chikane, un compromis étrange est trouvé, qui autorise Harare à procéder à deux ventes surveillées de diamants de Marange, l’une en juillet, l’autre en août. Les diamantaires, indiens pour la plupart, se précipitent: en tout, 1 300 000 carats sont écoulés pour des dizaines de millions de dollars. Sur le papier, aucune autre exportation ne doit être autorisée tant que de nouveaux progrès ne seront pas attestés.

Il y aura pourtant une troisième vente: sans en référer au PK dont il est le représentant, Abbey Chikane retourne en novembre au Zimbabwe et décide unilatéralement de certifier des millions de carats sur lesquels se ruent à nouveau les Indiens. Difficile de savoir si les diamants ont véritablement quitté le pays. Mais le PK est sens dessus dessous et enjoint à ses membres de ne pas acheter de pierres qui n’auraient pas été certifiées dans les règles de l’art, car, dit-il, Abbey Chikane s’est rendu au Zimbabwe à «l’invitation» d’Harare. «Il s’est comporté en forban, sa crédibilité est anéantie», s’emporte Alan Martin, de Partnership Africa Canada, la seconde ONG participant au processus.

Pourquoi le PK ne décide-t-il pas alors de démettre purement et simplement son monitor aux motivations suspectes? «Pour ne pas jeter de l’huile sur le feu», explique Stéphane Chardon. Car le PK veut, coûte que coûte, maintenir le dialogue qui ne tient qu’à un fil avec le Zimbabwe. «Il est important de garder le Zimbabwe dans le radar du PK, souligne Fabienne Juilland Metzger, représentante de la Suisse au PK. Il y a plus à perdre en le perdant de vue.» Il y a un précédent: en se retirant lui-même du processus 2008, le Venezuela avait fait échapper sa production à toute surveillance.

Fin novembre, une réunion spéciale s’est tenue à Bruxelles sous l’égide du Monitoring group du PK pour tenter à nouveau d’échafauder un accord avec le Zimbabwe. Ce dernier, qui nie toute violation des droits de l’homme à Marange, a boycotté la rencontre. Un projet d’accord secret a néanmoins été élaboré et transmis à Obert Mpofu, le ministre zimbabwéen des Mines.

Le Temps a appris que ce document envisage la reprise immédiate de la certification des diamants des mines jugées conformes de Marange, moyennant la mise en place d’un «mécanisme de supervision» mais sans aborder explicitement la question des droits de l’homme à laquelle tiennent tant les ONG. Pour l’heure, Harare n’a pas acquiescé et continue de conspuer ces «nations hostiles» qui l’empêchent d’exporter sans condition ses pierres.

Mais le rapport de force a peut-être basculé la semaine passée. Jusque-là, l’Inde était réputée peu regardante sur ses achats de gemmes en provenance du Zimbabwe: «Pas de certificat PK, et ce sont de gros rabais sur les prix», explique un diamantaire. Mais le titan mondial de la taille vient de décider d’en interdire l’importation tant qu’un arrangement ne serait pas trouvé entre le Zimbabwe et le PK. Il se murmure qu’un tel accord pourrait être annoncé ce jeudi 16 décembre, date à laquelle l’Assemblée générale de l’ONU tient sa session annuelle sur le Processus de Kimberley. L’an prochain, peut-être, les diamants de Marange certifiés scintilleront dans les vitrines des joailliers du monde entier. Il y a fort à redouter que la clique d’Harare, elle, continuera de s’enrichir au détriment de petites mains asservies et molestées.

1. Blood on the stone,
Anthem Press, 2010.
2. Un document récent, «Time to rethink the Kimberley process: the Zimbabwe case» de l’African Peacebuilding Agenda, relate précisément ces étapes.

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