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tessin mardi 17 mars 2009

A Mendrisio, la fonderie d’or tourne à plein régime

Barbara Knopf

(Keystone)

(Keystone)

La crise des marchés financiers suscite une ruée vers les valeurs refuges.Les producteurs suisses de lingots ne savent plus où donner de la tête

Un haut mur gris chapeauté d’un grillage entoure le bâtiment, gris lui aussi. Les contrôles sont sévères à l’entrée et à la sortie. Non, il ne s’agit pas d’une prison, mais de la fonderie Argor-Heraeus, qui traite plus de 400 tonnes d’or chaque année. Née en 1951, aujourd’hui installée dans la zone industrielle de Mendrisio, c’est la plus ancienne fonderie de métaux précieux du Tessin, qui en abrite deux autres dans le Mendrisiotto, la Valcambi et la Pamp. Aux mains d’UBS jusqu’en 1999, elle appartient aujourd’hui à la société Heraeus, à la Commerzbank International de Luxembourg, à la Monnaie autrichienne et au management. UBS n’est plus que cliente.

Dans la grande salle règne une agitation effervescente. C’est ici que sont fabriqués les petits lingots d’or, jusqu’à 100 grammes, étampés, c’est-à-dire pressés et non pas coulés comme les plus grands. Depuis quelques mois, les équipes se relaient 24 heures sur 24, six jours sur sept. Malgré ce rythme intense, les temps d’attente pour les livraisons ont passé de dix jours à deux, voire trois mois. «Je n’ai encore jamais vu ça», commente Erhard Oberli, qui dirige Argor-Heraeus depuis vingt ans. L’écroulement des marchés financiers en automne dernier a fait exploser la demande. Les épargnants, les petits surtout, ne placent plus leur argent dans du papier ou du virtuel. Ils préfèrent le transformer en or bien réel, qu’ils déposent dans les banques ou cachent chez eux. Dans cette démarche, il y a une grande part d’émotionnel, d’irrationnel. «L’évolution du prix de l’or ne joue pas un rôle déterminant», précise Erhard Oberli.

La demande
a plus que doublé

Lorsqu’il s’agit de chiffrer cette demande de lingots dont profitent tous les affineurs suisses, on se heurte aux circonlocutions ou carrément au mutisme, à croire que les fonderies connaissent elles aussi le secret bancaire. Metalor, à Neuchâtel, se refuse à tout commentaire. Même scénario à Balerna, près de Chiasso, où la Valcambi concède juste que la demande est «exceptionnelle». «La parole est d’argent, le silence est d’or», peut-on lire au-dessus d’une porte dans les bâtiments de l’Argor-Heraeus, dont le directeur se montre heureusement plus loquace que ses concurrents: «La demande a plus que doublé, voire triplé», révèle-t-il. Au niveau mondial, la hausse a été de 87% l’an passé pour les lingots et la monnaie, selon le World Gold Council.

Y a-t-il donc la queue devant l’Argor-Heraeus? Non, les petits épargnants n’adressent pas directement leur commande à la fonderie, mais à leur banque. Les clients de l’Argor-Heraeus sont donc principalement les banques, suisses et étrangères, et les gros négociants. La pénurie de matière première ne menace pas. «Dans le monde, il y a des réserves d’or pour dix ans de production», affirme Erhard Oberli. Au contrôle de la marchandise de la fonderie s’entassent des blocs gris ou jaunes, selon le taux du précieux métal qu’ils contiennent. Ils seront refondus pour être rendus plus homogènes, puis le compliqué processus d’affinage permettra d’obtenir de l’or pur (999,9 pour mille) – l’éclat presque éblouissant des montagnes dorées est là pour en témoigner. Mais il n’y a pas que l’or des mines. Dans la salle d’arrivée s’entassent des seaux pleins de bijoux brillant de tous leurs feux. Lorsque le prix de l’or grimpe, la tendance est au recyclage de la vieille joaillerie. Enfin, il y a encore les gros lingots des banques (de 12,5 kg), qui finissent parfois dans les fours et les cuves de la fonderie pour en ressortir plus nombreux mais plus petits.

Des fonds spéciaux
pour investir

L’engouement pour le métal jaune fait aussi grossir les fonds spéciaux ETF (Exchange Traded Fund), qui permettent aux clients d’investir dans l’or tout en leur garantissant que leur trésor est déposé physiquement dans les coffres de la banque. En cas de faillite, l’investisseur est sûr de ­récupérer ses avoirs, explique ­Bernhard Schnellmann, directeur commercial d’Argor-Heraeus. La Banque cantonale zurichoise, cliente d’Argor-Heraeus, ne sait désormais plus où entreposer cet or. Depuis septembre, le volume des investissements a presque ­triplé pour dépasser les 4 milliards de francs. Près de 125 tonnes de lingots s’accumulent sous la Bahnhofstrasse, alors qu’il n’y en avait que 51,5 tonnes fin août 2008.

«Le marché de l’or est nerveux», constate toutefois Bernhard Schnellmann, directeur commercial chez Argor-Heraeus. Preuves en sont les importantes fluctuations du prix du métal précieux, qui peut changer au cours d’une même journée. Actuellement, il avoisine les 900 dollars l’once (31,1 g), après avoir atteint les 1000 dollars en fin d’année dernière. Plus liée au prix de l’or, la demande en lingots de grande taille est un peu retombée, constate le directeur d’Argor-Heraeus. Dans la salle où de longues barres d’or pur sont découpées en petits blocs puis coulées après correction du poids, un calme relatif s’est installé.

Horlogerie à la peine

Une véritable chute de la production, qu’Erhard Oberli préfère ne pas quantifier, touche toutefois un autre secteur: celui des produits semi-finis pour l’horlogerie et la joaillerie. La crise qui frappe l’industrie horlogère se fait durement sentir. Une bonne partie des employés qui fabriquaient anneaux, bracelets, cadrans et lunettes de montres produisent désormais des lingots; personne n’a dû être licencié. L’Argor-Heraeus, qui emploie quelque 200 personnes, dont la moitié de frontaliers, projette même de s’agrandir. Ces trois dernières années, elle a pratiquement pu doubler ses effectifs, et pense pouvoir surfer sur la vague du succès des lingots en 2009 encore. Valeur refuge depuis des millénaires, l’or continuera toujours de faire rêver et de rassurer les gens en période d’insécurité.

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