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tennis lundi 30 janvier 2012

Djokovic-Nadal, un combat de légende

Deux gladiateurs pour un seul trophée... (Keystone)

Deux gladiateurs pour un seul trophée... (Keystone)

Le Serbe est venu à bout de l’Espagnol au terme d’un match d’antologie, la plus longue finale jamais disputée en Grand Chelem

«Good morning everybody!» Malgré les crampes, malgré la fatigue, malgré la déception, Rafael Nadal a encore trouvé la force de plaisanter à 1h50 du matin, au moment d’offrir le discours du perdant aux 20 931 spectateurs de la Rod Laver Arena, encore médusés par le spectacle auquel ils venaient d’assister.

En 5h53 de jeu, on est passé d’un soporifique «soap opera» au plus palpitant des westerns, d’une rencontre au scénario qu’on craignait prévisible à la plus longue finale de l’histoire en Grand Chelem, depuis celle de l’US Open 1988 où Ivan Lendl avait mis 4h54 pour achever Mats Wilander. Tout ça pour un épilogue finalement similaire aux six derniers face-à-face de ces deux titans du tennis moderne: le paraphe de Novak Djokovic. Sur le score de 5-7 6-4 6-2 6-7 7-5.

Mais, cette fois, «Rafa» a fait de la résistance, revenant avec bravoure à deux sets partout. Et la victoire du Serbe n’a tenu qu’à un fil. Notamment à une deuxième balle de service faiblarde et à un passing de revers raté par l’Espagnol à 4-2, 30-15 dans le cinquième set. Dans un match comme celui-ci, ça se joue à un tout petit rien. Djokovic a tenu à le rappeler à l’entame de son discours du lauréat: «Nous avons écrit l’histoire ce soir mais, malheureusement, il ne pouvait pas y avoir deux vainqueurs. J’espère que nous disputerons d’autres matchs et d’autres finales comme ça.»

Le numéro un mondial l’a répété encore plus tard devant la presse, en caressant le trophée du regard: «Je pense vraiment ce que j’ai dit sur le court. C’est malheureux qu’il ne puisse y avoir qu’un seul vainqueur, car nous avons l’un et l’autre tout donné jusqu’au bout. Nous avons tous les deux joué à 100% de nos capacités. Il aurait mérité la victoire autant que moi. Et je dirais la même chose si c’était moi le perdant. J’ai vécu suffisamment cette situation, en perdant des demi-finales et des finales contre lui et Roger [Federer] pour savoir ce que Rafa ressent.» Un bel hommage d’un grand joueur à son pendant, vaincu un soir d’Histoire.

Car, comme celle de Wimbledon 2008 entre Nadal et Roger Federer, cette finale restera dans les mémoires. Elle n’avait pourtant pas très bien commencé. Et, au bout de trois manches, on se disait que le suspense n’aurait duré qu’un set. Un set d’une heure et vingt minutes pendant lequel Nadal avait le dessus. Moins agile dans ses déplacements, moins précis dans sa gestuelle, Novak Djokovic s’énervait, secouait la tête, mimait ses coups ratés. Et surtout, il s’essoufflait. Aussi gêné que lors de son premier set face à Andy Murray, le numéro un mondial semblait rattrapé par cette «allergie» dont il dit souffrir en Australie. Il faisait 32°C et la lourdeur de l’atmosphère rendait le Serbe aussi léthargique que le public en ce jour de finale. Puis, dès le début de la deuxième manche, le tenant du titre a mis la machine en route. En face, ce fut une lente déroute. Petit à petit, «Rafa» n’était plus «Rafa». Il perdit le deuxième set sur une double faute. On pensait alors au retour de ses démons. A une irrémédiable emprise du numéro un sur son dauphin.

Mais l’Espagnol s’est secoué. Il a claqué la porte aux doutes pour aller chercher le quatrième set et remettre les compteurs à zéro. D’assemblée assoupie, la Rod Laver Arena, couverte entre-temps à cause de la pluie, s’est muée en chaudron bouillonnant. Le cinquième set, titanesque, s’est joué devant une foule survoltée. La belle fiancée de Djokovic s’usait la voix et les mains, tandis que l’oncle Toni Nadal et sa fratrie faisaient des bonds dans leur box. A 3-2, l’Espagnol, totalement libéré, a breaké un «Djoko» sans jambes. Puis, la situation s’est inversée au jeu suivant. Avec ce fameux passing raté… Le numéro un mondial a pu recoller au score et entrevoir sa victoire.

Cet exploit est synonyme de troisième succès à l’Open d’Australie et de cinquième couronne en Grand Chelem pour le patron du circuit, qui commence 2012 aussi bien que 2011. A l’inverse, avec cette nouvelle défaite, Rafael Nadal décroche le triste record du premier joueur à perdre trois finales consécutives dans un des quatre tournois majeurs. Au-delà des chiffres et des records, cet historique combat de géants livre quelques enseignements – oui, Djokovic a renoué avec son niveau stratosphérique de l’an dernier et face à lui, Nadal n’a pas encore trouvé toutes les solutions.

Mais cette finale soulève aussi quelques questions. A celle qui consistait à savoir comment il a fait pour récupérer aussi vite après son duel déjà épique en demi contre Murray, le Serbe a répondu: «C’est important de bien se préparer. Chacun a sa propre routine et son propre programme d’entraînement et de récupération. C’est un sport individuel, alors nous essayons tous de nous appuyer sur les gens qui nous entourent. C’est pour ça que je parle de travail d’équipe. J’ai besoin de ces gens pour s’occuper de chaque aspect de ma carrière et de mon corps.»

Son corps reste un mystère. Après avoir frôlé l’apoplexie, le Serbe paraît, deux sets plus tard, frais comme un gardon. Rafael Nadal lui-même s’en étonnait au lendemain du duel à couteaux tirés entre Djokovic et Murray: «J’ai regardé le cinquième set à la télévision. Il bougeait incroyablement bien. Puis Channel 7 a repassé des images des deux premiers sets, deux heures plus tôt, et on avait l’impression qu’il était détruit. J’ai du mal à comprendre.»

A propos de télévision, l’Espagnol n’a pas l’intention de visionner un jour ce match fleuve sur petit écran: «C’est trop long. Je me contenterai des moments forts.» Il regardera quelques-uns de leurs hallucinants échanges de gladiateurs. Mais ces points clés sont déjà inscrits dans son disque dur. Il s’en servira pour continuer à progresser dans sa quête de résilience. Car à l’aube de ce lundi 30 janvier, Nadal a entrevu la lumière. L’espoir de jours meilleurs. Car «Rafa» est à nouveau battu, mais plus vaincu: «En 2011, je n’ai jamais réussi à le [Djokovic] mettre dans cette situation. En 2011, j’avais un problème mental face à lui, que je n’ai pas eu aujourd’hui. J’ai joué de manière agressive, j’ai fait plus de points gagnants, j’ai bien servi. La passion était là, plus intacte que jamais. J’ai pu me battre dans des conditions normales, d’égal à égal. C’est très positif. En fait, je n’ai jamais été aussi positif après une défaite.» La lueur au bout de la nuit. «Good morning everybody.»

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