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Déjeuner avec denis froidevaux lundi 26 mars 2012

«La Suisse est incapable d’anticiper»

(Dessin original de Patrick Tondeux)

(Dessin original de Patrick Tondeux)

Le nouveau président vaudois de la Société suisse des officiers déplore l’absence de vision stratégique en matière de sécurité. Selon lui, la polémique autour du Gripen éclipse les vrais enjeux

Deux mille jours d’armée n’y ont rien changé: Denis Froidevaux reste un gourmet. En trente ans de service, le brigadier a appris à esquiver la boîte de singe et le fromage d’Italie. D’une caserne à l’autre, il s’est «toujours débrouillé pour bien manger» en dégotant des chefs de cuisine dignes de ce nom. Tout un art.

Ce jeudi, il a choisi la Pomme de pin. Bonne table de la Cité lausannoise, réputée pour ses poissons du lac. Dent-de-lion, filet d’omble, Epesses: «On mange et on boit local.» Ancien commandant de la police de Montreux, ancien officier d’Etat-major de gendarmerie, ancien secrétaire général du département de Jacqueline de Quattro: pas de doute, le nouveau président de la Société suisse des officiers (SSO), 52 ans, est Vaudois de la tête aux pieds, en passant par les cordes vocales.

C’est dans la région lausannoise qu’il a fait les quatre cents coups à l’adolescence. Allergique à la discipline, recalé une première fois au recrutement, Denis était à mille lieues d’envisager une carrière militaire. Mais l’armée lui a donné «un cadre et des valeurs», et Froidevaux est aujourd’hui directeur de la sécurité civile et militaire vaudoise.

Détaché deux fois à la tête d’administrations cantonales en crise – le Service des automobiles, puis le Service pénitentiaire –, il se fait une idée simple de sa mission: «Identifier ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas et résoudre les problèmes en équipe.»

Propulsé il y a une semaine au rang de premier officier du pays, il compte bien garder le cap. «Jusqu’au début des années 2000, la SSO cultivait le réseau.» Mais depuis, assure-t-il, ce vaste Rotary de gradés – 23 000 membres, 40 sections – «est devenu une force de proposition, un lobby attaché à la défense d’une politique de sécurité crédible. C’est aussi une force de conseil, auditionnée par les Commissions de politique de sécurité. Nous avons trois ou quatre séances par année avec le chef du département et une par mois avec le chef de l’armée. On a donc un rôle déterminant.»

Son élection tombe à point nommé: au moment où l’achat de nouveaux avions de combat vire au psychodrame national, voilà un beau problème à résoudre. Denis Froidevaux l’a dit, il défend l’achat du Gripen. «Mais parler de l’avion, c’est parler d’un détail, s’enflamme-t-il avant le premier verre de blanc. Le même problème se posera dans dix ans, quand il faudra changer les F/A-18! La vraie question, c’est: «Quelle sécurité voulons-nous?» Mais la discussion n’a pas lieu…»

Et de dresser un constat sévère, au risque de laisser le beurre blanc se figer autour du poisson juste rose à l’arête: «La Suisse est incapable d’anticiper. Ni dans le domaine économique – voyez le secret bancaire – ni dans le domaine énergétique, ni dans celui de sa place dans le monde. Le pays est paralysé par la peur du lendemain, et ça se répercute sur la politique de sécurité. Il faudrait une réflexion stratégique. C’est le rôle du Conseil fédéral: se projeter à long terme, se demander qui sont nos alliés, qui est contre nous, imaginer des coopérations, dans le domaine du renseignement par exemple. Mais, au lieu de cela, il hésite.» Pour l’instant, poursuit l’officier supérieur, «c’est l’affrontement permanent entre les naïfs qui croient que le pays est à l’abri des affres de l’Histoire et ceux qui pensent que nous sommes entrés dans un monde où les menaces se sont transformées en incertitudes multiples et difficiles à identifier.»

Pourtant, selon le brigadier d’état-major, les tendances lourdes sont évidentes: tensions autour des ressources stratégiques; pressions migratoires et risques de dégradation du tissu social; explosion des dépenses d’armement dans le monde entier. «Elles ont augmenté de 47% en dix ans pour atteindre 1500 milliards par année, répète-il deux fois, penché sur son assiette. Pour faire quoi? C’est ça aussi la menace: on ne sait pas ce que les Etats veulent faire avec ces nouveaux moyens.»

Une gorgée d’eau minérale le ramène à la réalité helvétique: «Le dernier rapport sur la politique de sécurité du Conseil fédéral est un acte manqué… Les Affaires étrangères ont refusé d’y participer! On ne peut pas raisonner sécurité sans le DFAE! Et comme le parlement n’a pas trouvé de dénominateur commun quant à la cartographie de la menace, il n’y a pas de consensus.»

C’est presque à contrecœur, admet-il, que la SSO se bat pour une armée à 100 000 hommes et un budget de 5 milliards. «Dans un monde idéal, il eût fallu parler d’objectifs avant tout. Mais, comme personne n’est d’accord, on est bien obligé de se battre pour conserver les moyens nécessaires.»

L’heure des cafés est aussi celle des questions. Pourquoi 100 000 hommes, et pas le double ou la moitié? «Parce que c’est le strict minimum», promet-il, en dépliant entre les tasses la carte imaginaire d’un exemple concret: «Imaginez une menace terroriste de haute intensité et un engagement de trois mois pour assurer la sécurité des aéroports de Zurich et Genève, de deux centrales nucléaires, d’une transversale alpine et d’une infrastructure critique. Avec un minimum de deux relèves, vous êtes à 40 000 hommes. Ajoutez un tiers pour le support et vous dépassez les 50 000 hommes. Ceux qui veulent une armée de 80 000 hommes ne peuvent donc pas assurer une relève complète au-delà de trois mois!»

Etalés sur une table voisine, les gros titres du jour suggèrent une autre interrogation: tout cela a-t-il vraiment un sens pour faire face à la menace, bien réelle celle-ci, d’un terroriste isolé comme à Toulouse? «On ne peut pas raisonner comme ça, soupire Denis Froidevaux. La chaîne de sécurité va du bas vers le haut. Quand les cantons n’ont plus les moyens d’assurer la sécurité d’un grand sommet, par exemple, ils font appel à la Confédération, donc à l’armée, seule réserve stratégique disponible. Cette chaîne sécuritaire est aussi solide que l’est le maillon le plus faible. Transférer les moyens de l’armée à la police, ce serait affaiblir un maillon pour en renforcer un autre: ça n’a pas de sens. Et c’est même grave: la sécurité, avec la santé, constitue le socle commun d’une société, sans lequel il n’y a pas de développement.»

Il commande une deuxième tournée de cafés pour développer l’exem­ple toulousain: «Qu’a fait la France après la tuerie dans l’école juive? Elle a mis en place le plan Vigipirate écarlate. Lequel implique au moins 60% de moyens militaires. Et ce n’est pas le seul exemple récent: Fukushima et le tremblement de terre au Japon, ce sont 100 000 hommes engagés par l’armée japonaise!»

On attend l’addition pour ­soumettre un dernier scénario à Denis Froidevaux: et si la Suisse n’en voulait pas, de son armée à 100 000 hommes? Que se passera-t-il si le parlement opte pour une version plus light? «Alors nous lancerons notre initiative « Pour une armée crédible » , prévient-il, l’air grave. Je ne peux pas vous dire ce qu’elle propose, parce que je n’aime pas faire des menaces. Mais nous remettrons la balle au centre en nous adressant au peuple. La Suisse est incohérente. Elle veut être neutre, libre et indépendante, mais elle ne veut pas en assumer les conséquences en matière de sécurité. Ce sera donc au peuple d’avoir le dernier mot. Cela nous fendra le cœur de lancer une initiative contre le Conseil fédéral, mais au moins nous aurons tout fait pour éviter que l’armée ne soit encore affaiblie. Mieux vaut mourir le drapeau qui flotte que le drapeau qui pend.»

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