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revue de presse mercredi 21 décembre 2011

Ces faux seins qu’il faut ôter

La Sécurité sociale prendra «à sa charge l’échographie, l’ablation de l’implant défectueux, les frais d’hospitalisation et les soins postopératoires». (Reuters/Eric Gaillard)

La Sécurité sociale prendra «à sa charge l’échographie, l’ablation de l’implant défectueux, les frais d’hospitalisation et les soins postopératoires». (Reuters/Eric Gaillard)

Sale coup pour la chirurgie esthétique. L’affaire des prothèses mammaires soupçonnées d’être cancérigènes pose plein de questions de santé. Mais aussi de société et de psychologie

En France, c’est une affaire de santé publique qui commence à faire du bruit et «la secrétaire d’Etat à la Santé, Nora Berra, a confirmé mardi 20 décembre au soir [sur France 3], indique Le Monde, l’annonce de modalités de prise en charge des femmes porteuses de prothèses mammaires PIP, faisant écho à l’information selon laquelle les autorités sanitaires allaient demander aux 30 000 femmes qui portent ces implants en silicone, dont le danger a été établi dès mars 2010, de se les faire enlever.» Ce, à la suite d’un décès dû à un lymphome chez une femme porteuse d’implant mammaire produit par la société Poly Implants Prothèses (PIP). Cinq cents femmes ont d’ailleurs déjà procédé à une explantation, écrit la Tribune de Genève.

Tout cela va coûter cher, mais pour une fois, la France ne mégote pas, puisque les implants mammaires de la marque PIP sont suspectés de provoquer des cancers. Ce qui signifie que toute rupture, suspicion de rupture ou de suintement d’une prothèse doit conduire à son explantation. Selon Les Echos, la Sécurité sociale prendra «à sa charge l’échographie, l’ablation de l’implant défectueux, les frais d’hospitalisation et les soins postopératoires. […] Cette prise en charge vaut pour les implants posés en chirurgie réparatrice – après un cancer du sein notamment – ou en chirurgie esthétique, qui représente 80% des cas.» Mais attention: «L’acte d’implantation d’une nouvelle prothèse, lui, n’est pris en charge que dans la première hypothèse. […] Dans l’hypothèse où 30 000 patientes seraient concernées, cela coûterait quelque 70 millions d’euros.» Naturellement, les chirurgiens sont donc «priés de modérer leurs honoraires», précise Le Point.

Pour le chirurgien Laurent Lantieri, interviewé par Libération, «il n’y a aucun doute: il faut explanter». Ce «chef de service de chirurgie réparatrice à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil est mondialement connu pour avoir mis au point les greffes de visage. Il est aussi plasticien, et à ce titre spécialisé dans la reconstruction du sein. Il est membre du comité de suivi mis en place par le Ministère de la santé pour prendre en charge les femmes qui ont reçu une prothèse PIP.»

Mais cette «décision inédite dans l’histoire de la chirurgie esthétique», aux yeux du magazine Elle, est-elle bien suffisante? Les questions en suspens sont nombreuses, à l’instar de celles posées par le site Santé log des professionnels de la santé en France: «Toutes ces femmes savent-elles seulement qu’elles portent des implants PIP? Et les médecins seront-ils en mesure de joindre leurs patientes? Une décision difficile à appliquer en raison de l’absence de traçabilité. Et les autres implants, sont-ils exempts de tout risque?»

On mise en tout cas sur le principe de précaution, car, de manière scientifiquement prouvée, «aucun lien de causalité n’a été établi entre prothèses PIP et cancer». On est dans l’ordre du soupçon, juge le site Slate.fr, à contre-courant des autres médias: rien, estime-t-il, «ne permet de conclure en l’existence de risques avérés justifiant de prendre en urgence des mesures sanitaires de très grande ampleur. Jusqu’à présent, les recommandations officielles se bornaient à conseiller aux femmes concernées par les implants PIP de «consulter leur chirurgien ou médecin traitant», à charge pour ce dernier de réaliser les examens cliniques et radiologiques les plus appropriés à la situation. Dans ce cadre, les praticiens spécialisés pouvaient envisager – en accord avec leurs patientes – une «explantation préventive», en dehors de tout signe d’altération de la prothèse.

«Le fait, pour le gouvernement, de recommander officiellement à toutes les femmes de demander une telle explantation préventive [conduit] ipso facto à court-circuiter les praticiens et à imposer à ces derniers un geste opératoire qui leur [est] de fait imposé. Avec cette donnée essentielle qu’une fraction importante des 500 000 femmes aujourd’hui porteuses d’implants mammaires ne connaît pas le type et la marque de leur prothèse. Avec aussi toutes les conséquences que l’on peut imaginer sur la qualité de la relation médecin-malade et ce dans un contexte financier bien particulier dès lors que la réimplantation serait à la charge de la patiente.»

Les témoignages sont aussi nombreux, comme celui de Joëlle Manighetti, 55 ans, qui «a subi 5 opérations suite à la pose d’un implant mammaire de la marque PIP. Au sein du Mouvement de défense des femmes porteuses d’implants et de prothèses (MDFPIP), elle cherche à faire avancer la cause des victimes de cette escroquerie, tout en dénonçant le battage médiatique qui affole les femmes au lieu de les informer.» Elle donne un entretien passionnant au site Terrafemina.

Le site Menly.fr – dont on voit bien à qui il s’adresse – traite, lui, ce débat par un autre biais, en se demandant s’il ne sonne pas le glas des seins siliconés: «Au-delà du scandale que constitue cette affaire, une conséquence inattendue risque fort de faire son apparition dans les mois à venir, le retour du naturel. Echaudées par cette expérience traumatisante, les femmes souhaitant se faire poser des implants mammaires vont sans doute y réfléchir à deux fois avant de franchir le pas. Du coup, le chiffre d’affaires du secteur, en constante hausse ces dernières années, risque d’en pâtir sérieusement dans les mois à venir. Une catastrophe pour les chirurgiens esthétiques, qui vont peut-être devoir revendre leur Porsche Panamera…»

Car oui, rappelle L’Alsace, «le problème réside aussi dans le fait que le marché mondial de la chirurgie esthétique est particulièrement lucratif. Il est de l’ordre de 3,5 milliards d’euros, et connaît une croissance annuelle de l’ordre de 10%. La mise en place de prothèses mammaires arrive en tête des cinq opérations de chirurgie esthétique les plus fréquemment entreprises, selon les données publiées en début d’année 2011» lors du congrès européen de l’International Master Course on Aging Skin (IMCAS).

Michel Philips, sur son blog hébergé par MediaPart, a, enfin, «le cœur serré pour toutes ces femmes qui se retrouvent aujourd’hui avec le sentiment de receler un crabe là ou peut-être, au départ, elles avaient espéré mettre quelque chose qui était plutôt de l’ordre de l’esthétique et de la séduction. Quel terrible renversement de situation. Quel choc en retour. Quelle douleur. Je pense aussi à ce qu’elles vont ressentir, après enlèvement, en se retrouvant «comme avant», avec ce sentiment d’être à nouveau moins attirante. Comme cela va faire mal. Arriveront-elles à en faire le deuil? Vraiment, elles ne méritaient pas cela.

«Comme homme, je me sens en partie coupable de ce qui leur arrive. Car enfin, c’est quand même nous qui, dans ce monde machiste, disons ce qui est bien ou pas pour une femme pour nous plaire ou pas. Quelle terrible responsabilité nous avons d’avoir ainsi fixé des règles qui conduisent un certain nombre de nos compagnes à se retrouver dans une si traumatisante situation, physiquement et psychologiquement.»

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