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Exploration vendredi 13 avril 2012

Passage du Nord-Ouest: la fin d’un monde

Un équipage suisse a relié l’Atlantique au Pacifique par le nord. Sur terre comme sur mer, il a assisté à de profondes mutations

Une désolation d’eau, de roche et de glace. Ainsi se présente le passage du Nord-Ouest, l’étroit couloir de navigation qui relie l’Atlantique au Pacifique par le nord du continent américain. Obstruée durant des siècles par la banquise, cette voie a été récemment ouverte par le réchauffement climatique mais n’en reste pas moins aventureuse. En la parcourant de part en part l’an dernier, l’équipage du voilier suisse Chamade, mené par les journalistes Marc Decrey et Sylvie Cohen, a réalisé une belle performance. Et un périple captivant dont un livre vient aujourd’hui témoigner.

A l’instar des sources du Nil au cœur de l’Afrique, le passage du Nord-Ouest a exercé une fascination particulière sur les explorateurs européens. Et pour cause: une telle route était susceptible de les mener bien plus rapidement à l’Asie que celle du cap Horn, par le sud du continent américain. Nombre de navigateurs l’ont donc cherchée, souvent au péril de leur vie, mais sans succès. Devant les obstacles gigantesques posés sur sa route par le gel et le froid, l’un des plus prestigieux d’entre eux, William Baffin, a fini par la qualifier de «chimère». De fait, il a fallu attendre le début du XXe siècle pour que le grand Roald Amundsen, futur conquérant du pôle Sud, accomplisse la première traversée. Depuis, d’autres navires ont suivi, en nombre croissant au fur et à mesure qu’a reculé la banquise. D’après un ancien garde-côte canadien féru de statistiques, Chamade a été le 147e bateau, et le premier suisse, à y parvenir.

Le périple demeure périlleux. Il n’est d’abord réalisable qu’au cours d’une brève période de l’année, entre début août et mi-septembre. Il suppose ensuite de parcourir une très longue distance: quelque 6000 kilomètres le long desquels les lieux habités, des villages de 250 à 1500 âmes, se comptent sur les doigts d’une main. Il s’accomplit enfin, même en ces temps de réchauffement climatique, dans des conditions météorologiques pénibles, surtout pour un voilier, des chutes de vent pouvant alterner avec des tempêtes extrêmement violentes. «Nous avons dû faire preuve d’engagement, commente Marc Decrey. Sylvie et moi n’en sommes pas à notre premier voyage dans l’Arctique mais nous n’avions encore jamais affronté de telles distances et un tel isolement. Quand vous naviguez autour du Spitzberg, vous n’êtes jamais à plus de 150 kilomètres d’un établissement humain. Sur le passage du Nord-Ouest, vous pouvez en être beaucoup plus éloignés.»

Pour affronter ces pièges, il fallait un bateau spécialement conçu pour le Grand Nord. Un bateau comme Chamade. «C’est le 4x4 des mers, s’enthousiasme Marc Ducrey. Voilier équipé d’un moteur, il n’est pas spécialement rapide mais il est résistant, ce qui s’avère essentiel dans des mers où traînent des glaces flottantes et où les ports manquent de pontons et de bouées. Avec sa coque en aluminium, il est capable d’encaisser toute une gamme de chocs au prix d’une simple bosse.»

Et puis, la petite troupe se devait d’être prévoyante. Ne sachant pas très bien ce qu’elle allait trouver sur sa route, elle s’est munie de grosses réserves de vivres avant de quitter son port de départ, Reykjavik, en Islande.

L’équipage, qui comprenait notamment le climatologue canadien Stéphane Goyette, a connu quelques surprises. S’il savait la banquise en fort recul, il ne s’attendait pas à un retrait aussi important. Les glaciers du Groenland et les icebergs de la baie de Baffin à peine quittés, il s’est retrouvé dans une eau libre entourée de caillasse. «Nous avions prévu de batailler ferme contre la glace, se souvient Sylvie Cohen. Mais il n’en a rien été. Au cœur de l’été, le réchauffement a remplacé les immensités blanches de la région par un grand désert gris.»

Autre imprévu: les petits villages inuits (esquimaux) que l’équipage a rencontrés possèdent tous des supermarchés. Des commerces remarquablement bien achalandés qui plus est, puisqu’ils proposent fraises, avocats et bananes. Le Canada est prêt à quelques dépenses pour maintenir des populations dans ces régions désertes.

Sous l’effet conjugué du réchauffement et de l’américanisation, la culture locale tend à se perdre. Chez ses détenteurs attitrés tout du moins. La fête traditionnelle à laquelle nos navigateurs ont assisté à Tuktoyaktuk était conduite par un Blanc. Et ce sont souvent des instituteurs venus de Toronto ou de Colombie britannique qui enseignent aujourd’hui aux jeunes Inuits leur histoire, leurs traditions et même leur langue. Aux confins septentrionaux de la planète, un monde disparaît.

«Quand le pôle perd le Nord – Le passage du Nord-Ouest à la voile», de Sylvie Cohen et Marc Decrey, dessins Matthieu Berthod, Editions Slatkine, Genève, 2012, 156 pages.

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