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Affaires intérieures mercredi 14 avril 2010

Un trait de désunion

Jusqu’à maintenant, les hommes et les femmes se retrouvaient ensemble dans le masculin pluriel des mots. Désormais, avec les règles du langage non sexiste, ils sont séparés

Tu ouvres le journal et tu comprends tout de suite que ta lutte contre le masculin pluriel est perdue. Tu lis «Les Polonais sont en deuil». Où sont passées les Polonaises, hein? Tu crois qu’il y a la place sur une page de journal pour mettre les Polonaises en toutes lettres dans leur deuil? Aurait-il fallu écrire «Les Polonais-es sont en deuil»? Tu vois le micmac dans la version iPhone du journal? Bon, tu me diras, la politique étrangère, la plupart du temps, est rapportée par des journalistes dépourvu-es de sensibilité féministe. C’est vrai. Mais la culture? Tiens, je lis: «Un salon des auteurs à Morges, une centaine d’écrivains attendus». Zéro femme, à moins que tu acceptes, comme je te l’ai conseillé cent fois, que «les écrivains», quand il y en a plusieurs, sont en même temps des femmes et des hommes. Mais tu as la tête dure, c’est à pleurer.

Je continue à feuilleter le journal. «Les Allemands ne sont pas chauds pour aider la Grèce.» Je suis sûre qu’au fond de toi, tu te dis que «les Allemandes» seraient plus chaudes mais je te retiens tout de suite: c’est le contraire. Tu penses qu’il aurait fallu écrire: «Les Allemandes ne sont pas chaudes à aider la Grèce»? Peut-être, mais tu aurais dû fournir des preuves de cette allégation.

Pareil avec l’affaire iranienne. On apprend que «les Chinois» sont prêts à voter des sanctions «avec les Américains». Si je suis ton raisonnement, ni les Chinoises ni les Américaines ne sont de la partie. Tu crois qu’elles sont aux fourneaux, chez elles, ou en train de se faire les ongles ? Qu’est-ce que tu crois, au juste, au sujet des Chinoises et des Américaines, puisqu’elles ne sont pas comprises dans le masculin pluriel? Je te laisse y réfléchir.

C’est vrai, tu m’avais fait rire, l’autre jour, quand on avait annoncé que «les Chinois reprennent Volvo». Tu avais crié: «Et les Chinoises, elles ne reprennent pas Volvo aussi?» Depuis, on a su qu’il s’agissait d’un seul Chinois et tu m’as dit en maugréant: «Il n’a pas de femme peut-être, ce Chinois? Une Chinoise qui partagera avec lui l’obligation de se coltiner les Suédois et les Suédoises avant d’apercevoir le premier bénéfice.» Il arrive que ton intégrisme me divertisse, je dois l’avouer.

Ce sont tes incohérences qui me chagrinent. Je te vois massacrer le français avec tes «représentant-es de la commune décidé-es à défendre leur action à l’égard des étrangers-ères devant les citoyens-nes, dans un débat contradictoire». Tu m’épates, c’est vrai, avec l’habileté que tu mets à guider le trait d’union de ta nouvelle grammaire. Les hommes à gauche, les femmes à droite, pareillement présent-es sur la feuille de papier, toute injustice historique vengée. Le sujet du débat, c’est la prochaine votation sur le renvoi des étrangers criminels.

Et là, je ne comprends pas pourquoi tu n’écris pas étranger-ères criminel-les. N’y a-t-il pas de femmes criminelles? Les femmes sont-elles incapables de franchir la ligne qui sépare la délinquance de la légalité? Elles ne courent pas assez vite? Elles n’ont pas assez de culot? Elles manquent de formation, comme en mathématiques? Qu’est-ce qui te retient, au fond? Je te laisse demander à tes ami-es avocat-es ou policier-ères. En attendant, je m’en tiens au masculin pluriel, tu permets?

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