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Grèce mercredi 28 novembre 2012

L’inexorable descente aux enfers du système de santé grec

Benoît Vitkine Le Monde

Faute d’argent pour soigner tout le monde, les médecins grecs refusent un traitement et s’en remettent à Dieu. (Reuters)

Faute d’argent pour soigner tout le monde, les médecins grecs refusent un traitement et s’en remettent à Dieu. (Reuters)

En réponse aux injonctions de la «troïka», les dépenses publiques dans le domaine de la santé ont subi une diminution de 32% depuis 2009. La situation se dégrade à mesure que le chômage augmente et que le nombre de cotisants diminue. Reportage dans les hôpitaux de Thessalonique, deuxième ville de Grèce, où les médecins «jouent à Dieu»

C’était en 2009, il y a une éternité. L’époque où l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) jugeait le système de santé grec «relativement efficace», l’époque où les médecins de Thessalonique avaient réussi à soigner le mélanome dont souffrait Mme I. Trois ans plus tard, quand le cancer est revenu, ils n’ont pas même essayé.

C’est M. I. qui raconte. Anonymement, par peur de «représailles»: «Les médecins ont prescrit un traitement à ma femme, mais comme les dépenses engagées étaient potentiellement lourdes, celui-ci devait désormais être validé par une commission de médecins et de responsables de l’administration. Cette commission a refusé le traitement, et quand je suis allé chercher les résultats, l’un de ses membres m’a pris à part: «Nous avons dû faire un choix, et nous allons garder l’argent pour soigner des enfants. Votre femme a 62 ans, laissez-la donc mourir à la maison».»

Le cas est extrême, isolé, mais partout dans les 13 hôpitaux de Thessalonique, la deuxième ville de Grèce, des médecins «jouent à Dieu», selon le mot de Leta Zotaki, cheffe du service de radiologie de l’hôpital de Kilkis, au nord de la ville. «Quand le papier radiographique manque, on décide de qui a le plus besoin de l’examen, on fait du troc avec les autres hôpitaux, ou bien on demande aux patients d’acheter le matériel», explique cette syndicaliste, qui a elle-même vu son salaire de 4000 euros (4800 francs) divisé par deux et dont les gardes ne sont pas payées depuis le mois de mai.

Sur la porte d’une salle de l’hôpital, des infirmières ont accroché une affichette: «N’apportez pas de chocolats à vos proches, achetez-leur du papier toilette.» Tout manque: gants en latex, compresses, réactif pour les examens sanguins, cathéters… Seule consolation, les employés des hôpitaux publics ont pour l’heure échappé aux mises au chômage technique qui sont monnaie courante dans d’autres secteurs publics. Mais les médecins partis – à la retraite, dans le privé ou à l’étranger – ne sont pas remplacés: à Kilkis, on est passé de 160 à 125 praticiens.

En réponse aux injonctions de la «troïka»

Dès avant le début de la crise, les caisses d’assurance maladie grecques étaient structurellement déficitaires. Tous les deux ou trois ans, l’Etat les renflouait. Mais depuis 2009, en réponse aux injonctions de la «troïka» (UE, FMI, BCE) et dans l’espoir d’équilibrer les finances du pays, les dépenses publiques dans le domaine de la santé ont subi une diminution de 32%. Et la situation s’est dégradée à mesure que le chômage augmentait (25% en novembre) et que le nombre de cotisants diminuait.

L’hôpital public, qui avait déjà subi des coupes budgétaires de 40% entre 2007 et 2009, est entré dans la crise en situation de grande faiblesse. Pour tenter de rétablir les comptes, les patients se sont vu demander un paiement forfaitaire de 5 euros (passé à 25 euros (30 francs) dans le budget voté à l’automne) pour toute consultation, puis une participation variable aux frais médicaux. Sans compter, parfois, la fakelaki, l’«enveloppe» de quelques billets qui fait office de coupe-file et atterrit directement dans la poche du médecin.

Les chômeurs, eux, ne sont plus couverts un an après la perte de leur emploi et doivent s’acquitter de la totalité des frais médicaux. Le plus souvent, ils ne soignent pas et attendent que les pathologies s’aggravent pour finalement se rendre aux urgences. Les admissions y ont bondi d’un tiers. Les unités de soins intensifs sont également débordées: les syndicats estiment que 30 à 40 personnes sont chaque jour privées d’accès à ces services.

L’autre solution, pour les malades désargentés, paraît bien dérisoire. A Thessalonique, elle se trouve rue Ionos-Dragoumi, un appartement anonyme sommairement transformé par Médecins du monde (MDM) en cabinet de crise. Une cinquantaine de personnes patientent jusque dans les escaliers avant d’être examinées par des médecins bénévoles à la mine épuisée, qui soignent les petites pathologies, distribuent des médicaments, assurent des vaccinations, se muent en psychologues ou en travailleurs sociaux.

Paludisme et tuberculose

«Il y a dix ans, nous avons ouvert le centre pour soigner les migrants de passage, raconte Sofia Garane, la jeune directrice de cette antenne locale de MDM. Avec la crise, le nombre de patients a été multiplié par dix et les Grecs sont devenus majoritaires.» Despina Ioanidou, 48 ans dont huit de chômage, vient régulièrement chercher des médicaments pour soigner son dos et sa dépression. «J’ai à peine de quoi payer mon électricité et ma nourriture, comment pourrais-je consulter un vrai docteur ou même aller à l’hôpital?»

Depuis deux ans, les médecins de la rue Dragoumi ont aussi vu apparaître de nouvelles pathologies liées à la malnutrition des enfants. Dans tout le pays, des maladies oubliées ont fait leur retour, comme le paludisme ou la tuberculose.

Totalement à plat, le système de soins grec frise l’explosion. Celui de la distribution de médicaments ne va guère mieux. En retard sur les remboursements, l’Etat doit près d’un milliard d’euros aux laboratoires et aux pharmaciens. Ces derniers, sachant qu’ils ne seront pas remboursés ensuite par les caisses d’assurance maladie, refusent très majoritairement de fournir gratuitement les médicaments aux patients.

Les malades doivent dès lors avancer les frais, comme Panagiota C., qui a dû débourser 100 euros (120 francs) pour ses anticoagulants et attendre six mois avant d’être remboursée, ou errer à la recherche d’un hôpital ayant le remède en stock. Selon l’association pharmaceutique panhellénique, 300 médicaments sont désormais quasi introuvables et la situation est particulièrement grave pour les traitements cardiaques et contre le cancer. Quant aux laboratoires, ils menacent de suspendre les approvisionnements. Début novembre, le groupe Merck a annoncé qu’il cessait de fournir l’anticancéreux Erbitux aux hôpitaux en retard de paiement.

«Tuer le système, sans le réformer»

Les médicaments: voilà la solution, pour Stavros Baroutis, administrateur de l’hôpital Agios-Dimitrios, dans le centre de Thessalonique. En faisant passer de presque 0% à 47% la part de génériques utilisés dans son établissement, Stavros Baroutis a pu limiter les dégâts et supprimer «seulement» 80 lits.

«La non-utilisation de génériques avant la crise est révélatrice des manques de notre système de santé», estime-t-il, égrenant la liste interminable de ses «excès»: aucune souplesse quant à la fermeture de services ou la diminution du nombre de lits; matériel de pointe acheté au prix fort puis laissé à moisir dans les caves des hôpitaux; absence de dossier médical; examens réalisés en double ou en triple; médecins trop nombreux; gaspillage des petits consommables…

«Cette crise aurait pu être l’occasion de remettre ce système à plat, explique Stavros Baroutis en trottinant dans les couloirs mal éclairés de son hôpital. Mais la purge est telle, les coupes si violentes, que l’on va tuer le système sans lui permettre de se réformer.»

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