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droits de l’homme mardi 18 décembre 2012

Tragédies humaines vues du ciel

Un quartier incendié de la ville de Kyauk Pyu, dans l’Etat Rakhine, où vivait une majorité de Rohingyas. (Digital Globe)

Un quartier incendié de la ville de Kyauk Pyu, dans l’Etat Rakhine, où vivait une majorité de Rohingyas. (Digital Globe)

Les images satellite ne peuvent pas mentir. L’ONG Human Rights Watch y recourt de plus en plus pour étayer ses enquêtes, notamment sur la Birmanie, le Sri Lanka et la Syrie

Mercredi 24 octobre en fin d’après-midi, le téléphone sonne dans les locaux genevois de Human Rights Watch (HRW). Au bout du fil, un correspondant birman de l’organisation de protection des droits de l’homme communique des informations préoccupantes: depuis quelques heures, des rumeurs d’affrontements circulent à l’ouest du pays, dans l’Etat de Rakhine. Un incendie aurait démarré, d’origine inconnue, qui ravagerait des quartiers d’habitations dans la ville côtière de Kyauk Pyu, majoritairement peuplée de musulmans rohingyas. A Genève, Peter Bouckaert, directeur des urgences chez HRW, prend l’alerte très au sérieux. Ces derniers mois, l’Etat de Rakhine a replongé dans les affrontements sectaires, dont les Rohingyas, minorité musulmane apatride et persécutée, sont les principales victimes. Depuis une première vague de violence en juin dernier, au moins 180 personnes ont péri et plus de 110 000 ont été déplacées. Le manque de volonté des autorités à endiguer les heurts opposant bouddhistes et musulmans est l’ombre la plus tenace au tableau enchanteur de la démocratisation birmane.

Il est impossible de récolter des témoignages circonstanciés sur le terrain. Mais moins de douze heures après l’alerte, Josh Lyons, l’analyste satellite de HRW, acquiert des images aériennes de la région. Certaines datent de mars 2012: on y observe un agglutinement de petites maisons, aux toits rouges ou blancs, et le littoral azur est piqueté de barges et de constructions sur pilotis. D’autres images satellite, elles, ont été prises le 25 octobre, un jour après l’attaque supposée. Le contraste est dramatique. Observée depuis le ciel, la langue de terre ne laisse apparaître que cendres et ruines. Josh Lyons établit un décompte glaçant: sur près de 15 hectares ravagés, 633 bâtiments ont été détruits, et sur la mer dorénavant noire, il ne reste presque plus rien des maisons flottantes.

Devant la gravité des faits, HRW décide de diffuser les images à l’appui d’un communiqué enjoignant «au gouvernement de la Birmanie de prendre des mesures immédiates pour mettre un terme aux violences sectaires contre les Rohingyas». Les médias s’emparent de l’information et les photos se répandent sur les sites d’information en ligne, BBC, Spiegel online, The Guardian… Les autorités birmanes sont acculées: le 27 octobre, elles admettent que des destructions d’ampleur ont bien eu lieu, causant des dizaines de morts. L’aveu est sans précédent. Moins de trois jours se sont écoulés entre l’attaque et cette confirmation au sommet, preuve, pour Peter Bouckaert, de la «puissance» des images satellite en tant qu’outil de recherche et de communication.

Jusque-là, il était arrivé ponctuellement à l’ONG d’appuyer ses études par des photos aériennes, en sollicitant des analyses externes. Mais au printemps dernier, HRW a décidé de généraliser leur utilisation et de se doter des compétences en interne. A Genève, elle a recruté Josh Lyons, l’un des rares spécialistes au monde à «interpréter» les images venues du ciel sous l’angle sécuritaire des droits humains. «Depuis des décennies, l’armée et les services secrets utilisent cette technologie. Au moment où elle a commencé à être privatisée et commercialisée il y a une douzaine d’années, on lui a trouvé des applications civiles, dans le domaine de la planification urbaine par exemple. Il n’y a qu’une minorité d’analystes qui s’en servent pour étudier les conflits», explique-t-il.

Avec lui, un nouveau champ d’études s’ouvre à HRW. «Nous utiliserons cet instrument chaque fois que cela nous semblera utile. Et nous sommes constamment en train de trouver de nouvelles applications, de repousser les frontières de ce qui est possible», s’enthousiasme Peter Bouckaert.

Avant de rejoindre HRW, Josh Lyons travaillait pour l’ONU, à Genève. Devant son écran d’ordinateur, il y a scruté la plupart des terrains minés de ces dix dernières années: Sri Lanka, Géorgie, Ethiopie, Syrie… Une mission prenante, et parfois, dans les contextes les plus politiquement sensibles, douloureusement frustrante: «Dans le cas du Sri Lanka, nous disposions de centaines d’images. Nous savions exactement ce qui se passait [ndlr: au moment de l’ultime offensive armée contre les Tigres tamouls, début 2009, les deux parties se sont livrées à des exactions massives contre les civils. Le massacre se déroulait à huis clos]», explique l’analyste. Sans qu’il s’étende, on comprend que son travail est resté sous le boisseau, les instances onusiennes redoutant que la publication d’images aussi explicites ne braque Colombo, l’incitant à bloquer tout accès humanitaire à la zone des combats.

Chez HRW, la mission de Josh Lyons a évolué: l’interprétation va de pair avec la publication. «Les images satellite n’ont véritablement de valeur que lorsqu’elles deviennent publiques. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut exploiter leur potentiel.» Fauteurs de troubles et massacreurs en action, HRW vous a à l’œil, depuis le ciel, qu’il s’agisse d’étayer des suspicions de crime de guerre, comme en Syrie, de faire la preuve des conséquences nuisibles pour les communautés alentour d’un projet d’usine à sucre non concerté en Ethiopie, ou encore de retracer les sentiers d’approvisionnement d’une rébellion africaine.

Puissante, cette technologie n’en est pas moins un luxe pour HRW. Mais un luxe valable, estime Josh Lyons: «C’est cher, mais en termes relatifs, le coût est contrebalancé pas l’efficience.» En moyenne, une photo achetée dans la base de données d’une société commercialisant des images satellitaires, comme SpotImage ou European Space Imaging, coûte de 500 à 700 dollars. La facture peut grimper jusqu’à 2500 dollars, voire plus, dès lors qu’une zone terrestre est photographiée sur commande de HRW. L’ONG a ainsi dû débourser 4500 dollars pour se procurer les photos aériennes de plusieurs villes birmanes en octobre.

Peter Bouckaert justifie la dépense: «Avoir des yeux dans le ciel nous permet de procéder à des analyses rapides et d’accéder là où nous ne pouvons physiquement nous rendre.» Et lorsque l’ONG, qui a fondé sa réputation sur la densité de ses réseaux d’enquêteurs dans les régions où les droits de l’homme sont malmenés, a bien «des yeux au sol», ses correspondants ou des témoins sur le terrain, l’image satellite a valeur de confirmation. «Elle permet de mieux comprendre, de vérifier les témoignages dont l’exactitude est toujours questionnée. L’imagerie ne va pas les remplacer, mais elle est en quelque sorte la pierre angulaire de l’investigation», poursuit-il.

Ces derniers mois en Syrie, HRW a eu plusieurs fois recours à des images prises du ciel pour corroborer des vidéos postées par des activistes syriens sur les réseaux sociaux, une source d’information généralement considérée comme sujette à caution. L’ONG a ainsi pu confirmer qu’une fosse commune avait bien été creusée à proximité de la mosquée d’Abu Suleiman Dirani, à Daraya, ville suppliciée en août dernier. Une vidéo mise en ligne laissait effectivement supposer qu’un massacre venait d’y être perpétré. Les images aériennes analysées par HRW attestent la présence de dizaines de blindés de l’armée dans la localité.

En croisant photos satellite et témoignages de rescapés de prison, l’ONG est parvenue à faire une cartographie minutieuse de «l’archipel répressif» du régime syrien, constitué de centres de torture et de détention officiels ou clandestins opérant à Damas et dans les provinces. HRW a aussi réussi à documenter, en plusieurs occurrences, des exactions commises par l’Armée syrienne libre.

Certes, les photos satellite ne peuvent pas tout dire: impossible, par exemple, d’évaluer précisément depuis le ciel les dégâts infligés par des bombardements terrestres sur le flanc d’immeubles de plusieurs étages, ou de photographier pendant la saison des pluies les provinces des nord et sud Kivu, en République démocratique du Congo, où sévissent les groupes rebelles. Mais si l’interprétation est rigoureuse, sur ce qu’elles voient, les images ne peuvent pas mentir.

«Imaginez que nous en eussions disposé, comme c’était le cas de l’armée américaine, à l’époque du siège de Srebrenica, interroge Peter Bouckaert. Le cours de l’histoire en aurait peut-être été changé.»

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