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FOOTBALL lundi 26 novembre 2012

L’austérité cause la disgrâce d’un grand club

Silvio Berlusconi assiste, au printemps dernier, à la victoire de «son» AC Milan à Parme. Cette saison se révèle plus difficile. (afp)

Silvio Berlusconi assiste, au printemps dernier, à la victoire de «son» AC Milan à Parme. Cette saison se révèle plus difficile. (afp)

A l’AC Milan, géant pillé du ballon rond, on n’avait jamais vu ça. Les Rossoneri peuvent-ils nourrir un légitime espoir de se remettre à flot?

Pierino Prati et Nestor Combin qui abandonnent le terrain dès la première mi-temps, respectivement victimes d’un coup de pied de karatéka dans le dos et d’une droite de boxeur en plein nez (cassé): la trame de base de ce qui restera – avec le Chili-Italie du Mondial 1962 à Santiago – le spectacle le plus violent jamais présenté en guise de football. Nous sommes le 22 octobre 1969, il s’agit de la finale retour de la Coupe intercontinentale entre Estudiantes La Plata, champion d’Amérique du Sud, et son homologue européen, l’AC Milan («Milan» étant le nom du club en idiome lombard, pas en français).

Les Italiens ont remporté l’aller 3-0 à San Siro, et leurs rivaux argentins, ulcérés, choisissent la bataille physique pour laver l’affront. La pelouse sera même envahie au terme de la partie, les joueurs milanais molestés, la police procédera à plusieurs arrestations, la fédération albiceleste suspendra les coupables pour quelques mois. Le gardien Alberto Poletti, auteur de l’agression sur Prati, sera, lui, banni à vie. Tout cela, heureusement, n’empêchera pas les Transalpins de remporter le trophée en ne s’inclinant que 2-1.

La Coupe intercontinentale, première des trois que l’AC (Associazione Calcio) Milan, né en 1899, s’adjugera, et qui contribuera à faire de lui le club le plus titré au monde sur le plan international avec 18 sacres, en compagnie d’autres Argentins plus corrects, ceux de Boca Juniors, et devant le Real Madrid.

Dix-huit, cela veut dire une Coupe du monde des clubs, trois Coupes intercontinentales donc, sept Ligues des champions (la dernière en 2007) sur onze finales disputées, cinq Supercoupes de l’UEFA (record), et deux Coupes des vainqueurs de coupe. Palmarès extraordinaire auquel s’ajoutent, sur le plan intérieur, dix-huit Scudetti (autant que l’ennemi intime Inter Milan, mais dix de moins que la Juventus), cinq Coupes d’Italie et six Supercoupes nationales. Gâterie supplémentaire, l’IFFHS (International Federation of Football History & Statistics), dans son classement traditionnel des meilleurs clubs de la planète, situe l’AC Milan au deuxième rang absolu, ayant passé 37 mois au sommet du foot contre 40 au FC Barcelone.

Et c’est cette équipe-là, sur le podium des trois plus prestigieuses du Globe avec les deux géants espagnols, qui végète aujourd’hui loin du leadership de la Serie A, flirte avec la zone de relégation, se qualifie certes en huitièmes de finale de la Ligue des champions, mais derrière Malaga dans un groupe «facile»! Le scandale de la société Fininvest du président propriétaire Silvio Berlusconi – 560 millions d’euros de dommages versés pour malversations financières –, la condamnation du même homme à un an de prison ferme pour fraude fiscale constituent évidemment les clés de la débâcle (lire ci-dessous), ainsi que l’entrée en vigueur du fair-play financier de l’UEFA, lequel interdit à l’actionnaire principal de boucher systématiquement les trous budgétaires. Charge dont, de toute manière, Berlusconi ne peut plus s’acquitter, lui qui désire attirer des investisseurs afin de racheter une partie de son club.

Aujourd’hui, le monumental AC Milan, qui jouit d’une popularité sans faille sur la Terre, ressemble à une coque de noix à la dérive. Sans doute reste-t-il une brochette de très bons joueurs, conduits par Massimiliano Allegri, un coach de talent: Mexès, Robinho – on dit qu’il rentrera au Brésil (Santos) lors du mercato hivernal –, Nocerino, Pato, Boateng, Pazzini, Montolivo, Bojan, Ambrosini, Emanuelson, Abbiati, De Jong ne sont pas n’importe qui. La nouvelle perle rossonera non plus: Stephan el-Shaawary, Italo-Egyptien de 20 printemps (il a choisi de jouer pour la Squadra azzurra), dix buts en Serie A depuis le début de la saison, deux sur les terrains d’Europe, et déjà courtisé par le Real Madrid en vue de l’exercice 2013-2014.

Mais non, la sauce ne prend plus, devenue trop légère après le retrait massif de ses plus indispensables ingrédients, nommés Ibrahimovic, Thiago Silva, Cassano, Nesta, Seedorf, Zambrotta, Gattuso, Inzaghi, Van Bommel, Aquilani, Maxi Lopez. Une Bérézina lombarde. Les transferts d’«Ibra» et Thiago Silva au Paris SG, pour un total de 67 millions d’euros (25 + 42), ont servi à combler le déficit 2011-2012, ce dont s’occupait le Cavaliere habituellement. Les autres étaient devenus trop chers. Ou trop vieux. Ou les deux à la fois.

Economies drastiques, politique d’austérité, catastrophe chez les «Milanistes». De source officieuse, on apprend que le budget annuel du club serait tombé sous la barre des 200 millions d’euros (180 pour être précis). A des années-lumière de ceux de la Juventus et de l’Inter (entre 300 et 350 millions), plus encore des mastodontes ibères – un demi-milliard d’euros pour le Real, 461 millions côté Barça. Berlusconi, pourtant, fait semblant d’y croire. Il déclarait à la TV privée Milan Channel: «Contrairement à ce que décrivent beaucoup de journalistes, l’AC Milan actuel est une équipe forte. […] Nous nous sentons costauds, et je suis sûr que nous serons aux rendez-vous italien et européen.» Tout le monde peut se tromper, car la méthode Coué ne fonctionne pas toujours.

Au cours de leur histoire emplie de gloire, les Rossoneri ont déjà connu deux crises graves, cependant beaucoup plus politiques et sportives que financières – l’effondrement des années 1996-1998, comparable à celui d’aujourd’hui, et les retombées de l’affaire des paris truqués en 2006, appelée Calciopoli. A chaque fois, l’AC Milan s’est relevé avec courage et brio. «Les vieux soldats ne meurent jamais», affirmait Sir Winston Churchill. Déconfits, écœurés, les tifosi rouge et noir ne peuvent que se raccrocher à cette petite phrase.

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