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entretien mercredi 13 octobre 2010

Dominique Bourg: «C’est la décroissance ou le clash»

Une côte du Texas après le passage de l’ouragan «Ike». Gare aux colères de la nature! (David J. Phillip / Keystone)

Une côte du Texas après le passage de l’ouragan «Ike». Gare aux colères de la nature! (David J. Phillip / Keystone)

Le professeur de l’Université de Lausanne craint le pire si l’homme ne préserve pas davantage son environnement

Au fur et à mesure de son développement démographique et économique, l’humanité puise dans la nature une plus grande quantité de ressources et risque davantage d’en épuiser. Personne ne le nie. Mais face à cette réalité, les positions varient. Certains, comme la géographe Sylvie Brunel (LT du 29.09.2010), refusent de dramatiser la situation. Ils rappellent que l’homme s’est adapté à des conditions environnementales changeantes tout au cours de son histoire et considèrent qu’il a toutes les chances d’y arriver cette fois encore. Surtout, ils craignent qu’une condamnation de la croissance au nom d’un risque futur ne prive de moyens la lutte à mener aujour- d’hui contre certains problèmes immédiats et bien réels telle la grande pauvreté. D’autres, comme le philosophe Dominique Bourg, professeur à l’Université de Lausanne, craignent au contraire le pire si la nature n’est pas prise davantage en considération. Parole lui est ici donnée pour enrichir le débat.

Le Temps: Peut-on attendre
de l’humanité qu’elle consomme moins de ressources naturelles alors qu’elle est en pleine croissance démographique et que certaines
de ses composantes les plus pauvres aspirent à s’enrichir?

Dominique Bourg: Des centaines de millions de gens s’élèvent actuellement sur l’échelle de la richesse, quelque 300 millions en Chine et autant en Inde notamment, avec un revenu annuel de 5000 à 20 000 dollars par an. Il s’agit d’une excellente évolution. Cela dit, ces gens accèdent à un type de consommation qui est identique au nôtre et conduit notoirement à la catastrophe.
Le problème n’est pas leur enrichissement mais nos et leurs modes de vie.

– Quelle forme de développement préconisez-vous?

– L’actuelle répartition très inégalitaire de la richesse est un phénomène récent et unique dans l’histoire. A l’époque où le philosophe et économiste écossais Adam Smith publie son Enquête sur la richesse des nations, en 1776, aucune région du monde – mis à part celles occupées par les peuples premiers – ne comptait un pouvoir d’achat moyen deux fois plus élevé qu’une autre. Aujourd’hui, ce rapport peut aller de 1 à 30 ou plus. Et 30 années de néolibéralisme n’ont fait qu’aggraver la situation. Désormais, 2% de la population mondiale accaparent 50% des richesses, tandis que 50% de l’humanité n’en possède que 1%.

– L’inégalité est criante. Mais elle résulte de l’enrichissement d’une partie de l’humanité, pas de l’appauvrissement de certaines populations… Elle doit donc être réduite par l’enrichissement des pauvres, pas par l’appauvrissement
des riches!

– On ne peut pas se passer d’une interrogation sur la notion de richesse. Parce que la nôtre aboutit à épuiser les ressources de la planète et à mettre à mal les grands équilibres de la biosphère. La richesse que nous définissons en termes purement matériels ne peut être étendue à l’ensemble de la planète. Nous devons viser à mieux la répartir entre les grandes aires géographiques.

– Par l’enrichissement des pauvres ou l’appauvrissement des riches?

– En réduisant les richesses purement matérielles d’un côté et en changeant la notion de richesse de l’autre. Les objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre préconisés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne pourront se concilier avec le développement des pays les plus pauvres que si l’Occident réduit substantiellement ses rejets.

– Qu’entendez-vous par «notion
de richesse»?

– Il existe une disjonction entre l’accumulation de richesse et le sentiment de bien-être. Les économistes nous apprennent que grosso modo à partir de 15 000 dollars annuels l’accumulation de richesse se poursuit sans accroissement du bien-être. Un rééquilibrage des niveaux de vie est donc possible pour autant que les besoins de base soient satisfaits.

– Que sont d’après vous ces besoins de base?

– C’est la nourriture, la santé, l’habillement, les transports et l’habitat. Vous pouvez satisfaire ces besoins à l’échelle planétaire, avec une Terre habitée de neuf milliards d’humains. Mais évidemment pas avec un standard de vie à l’américaine.

– Notre société a beaucoup
développé les loisirs. Nous pouvons regarder la télévision, sortir
au spectacle, faire du sport, partir en voyage. Mais si j’ai bien compris, ce ne sont pas là pour vous des besoins fondamentaux à contenter?

– Le besoin fondamental est l’épanouissement de soi. Ce n’est pas de prendre une compagnie aérienne à bas prix et de faire le tour du monde.

– Qu’est-ce qui épanouit
la personnalité, alors, à vos yeux?

– Divers travaux ont éclairé cette question. Réussir son mariage rend plus heureux, par exemple, que changer d’iPhone tous les mois. Vivre sainement dans un environnement sain, jouir de l’amitié et de l’amour des autres, comprendre le monde qui vous entoure, participer aux processus sociaux et politiques, etc. sont des conditions au bien-être.

– Nous devons donc sacrifier selon vous une partie de nos biens matériels pour retrouver une relation saine avec notre environnement?

– Evidemment. Dans nos pays développés, on ne pourra pas échapper à une forme de décroissance.

– Décroissance sur quoi?

– Je préconise une modification graduelle de nos modes de vie. Quand j’entends certaines organisations prétendre que les Suisses ont besoin de davantage d’automobiles ou qu’ils doivent s’acheter un 4 x 4, je me dis que tout cela est totalement superflu.

– Si je dois passer de mon salaire actuel à 15 000 dollars annuels,
je vais devoir sacrifier beaucoup plus qu’un 4 x 4 que je ne possède même pas d’ailleurs.

– L’essentiel est qu’à partir d’un certain niveau de revenus gagner plus ne signifie pas accroître son bien-être. Des écarts gigantesques de revenus ne contribuent pas non plus au bonheur.

– Vous avez l’impression que dans nos pays industrialisés, en Suisse par exemple, nous avons désormais des revenus trop élevés.

– Oui, au regard de la consommation de ressources induite par nos achats.

– Encore une fois, que devrions-nous sacrifier?

– Je n’aime pas ce mot de sacrifice. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Nous parlons de superflu. Il nous faudrait abandonner l’idée de posséder tous un gros véhicule, de disposer d’un accès permanent à l’aviation pour parcourir le monde à un prix dérisoire, de manger n’importe quoi à n’importe quelle saison et de la viande tous les jours. Une telle consommation n’est ni nécessaire ni durable. Elle ne concerne qu’une partie de la population mondiale et devrait être surtaxée pour en finir peu à peu avec ce qui représente une addiction.

– Vous n’aimez pas le terme de sacrifice. Mais la consommation dont vous parlez et dont il faudra selon vous se passer apporte du plaisir aux gens, et pas forcément un plaisir idiot…

– Est-ce aussi sûr? Les gens suivent un modèle. Qu’est-ce que notre société dit aux gamins à longueur de journée? C’est que le seul sens qu’il puisse donner à leur vie est d’accumuler des biens matériels. On a construit ces 50 à 60 dernières années un certain type humain à travers un battage publicitaire. Pour y arriver, il a fallu lutter contre un autre genre d’homme, spontanément économe, forgé au fil des siècles. Ce type humain a été détruit dans le but de promouvoir la consommation. Mais il peut être à nouveau favorisé. Et doit l’être.

– Vous pensez qu’il s’agit là
d’une évolution indispensable?

– Bien entendu. La consommation de masse qui caractérise notre système rencontre partout actuellement les limites de notre planète. Limites en ressources minérales, limites en ressources vivantes, limites en eau (localement), limites en énergie. Tous les compteurs sont au rouge. Avec un rythme d’augmentation de la production annuelle d’acier de 3,5%, nous aurons épuisé nos réserves de fer dans moins de cinq décennies. Or, que ferons-nous quand nous en viendrons à manquer des ressources indispensables à nos activités économiques, à commencer par nombre de métaux, ou lorsque la dégradation du milieu, l’acidification des océans par exemple, deviendra intolérable? Personne n’est capable de dire à partir de quand la situation sera globalement critique mais le clash est tôt ou tard inévitable.

– L’homme possède une capacité d’adaptation extraordinaire. Et il dispose aujourd’hui d’un savoir-faire sans précédent. Pourquoi pensez-vous qu’il ne s’en tirera pas comme il l’a fait par le passé? Pourquoi pensez-vous que ses problèmes environnementaux peuvent cette fois se convertir en catastrophes?

– Ce sont précisément ces capacités extraordinaires qui nous ont conduits là où nous sommes. Par ailleurs, l’Homme n’existe pas. Il y a seulement des hommes qui s’en tirent plus ou moins bien. En outre, la situation est devenue pour la première fois globalement critique. Jusqu’à maintenant, le progrès technique nous a permis de substituer à une ressource manquante d’autres ressources. On a pu substituer le pétrole au ver à soie et produire des textiles nouveaux. Le problème est que nous sommes désormais au taquet sur nombre de ressources et qu’il deviendra de plus en plus difficile de jouer le jeu de la substitution.

L’économiste britannique Malthus, un savant éminent du XVIIIe siècle, était certain que
le développement de l’agriculture n’arriverait jamais à suivre celui
de la population et il a, pour cette raison, prôné des mesures de limitation draconiennes. Or, ses conclusions se sont révélées très vite
caduques. La catastrophe est-elle
si sûre que cela? Et si elle ne l’est
pas forcément, ne devrions-nous pas éviter d’adopter des politiques radicales?

– Avec le développement durable, nous avons tablé sur la possibilité de découpler la production de richesse de la consommation de ressources, donc sur la possibilité de faire plus avec moins. C’était une idée intéressante, il fallait l’expérimenter. Simplement, elle s’est révélée fausse. Généralement, une nouvelle technologie permet soit de produire d’anciens biens et services en baissant les coûts de la production, soit de produire de nouveaux biens et services. Dans les deux cas, la consommation de ressources augmente. L’idée de croissance verte est risible. Nous nous trouvons au pied du mur et la seule alternative qui nous reste est la décroissance matérielle ou, dans un avenir impossible à déterminer, le clash.

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