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ma semaine en suisse samedi 11 février 2012

Carbonisé

En cherchant à relativiser ses écarts de conduite dans une discothèque au bout de la nuit du Réveillon, le conseiller d’Etat genevois Mark Muller a menti

Après l’épilogue judiciaire de cette semaine, le doute n’est plus permis. En cherchant à relativiser ses écarts de conduite dans une discothèque au bout de la nuit du Réveillon, le conseiller d’Etat genevois Mark Muller a menti. Toutes les tentatives pour faire croire qu’il a dit à peu près la même chose hier que début janvier sont des leurres. Il a menti à ses collègues de gouvernement, il a menti au public, à celles et ceux qui l’ont élu. C’est un récidiviste car il avait déjà caché ou tordu la vérité lorsqu’il avait dû s’expliquer sur son appartement à loyer modéré, un privilège auquel il a accédé en totale contradiction avec la ligne politique qu’il défendait depuis des années.

Les mensonges ou les demi-vérités distillées à reculons, c’est ce que l’on pardonne le moins à un politicien élu à une fonction exécutive. On attend de lui qu’il dise la vérité – le carburant de la confiance – et qu’il ne s’expose pas à des pressions en raison d’un comportement inapproprié. Ces exigences ne sont pas écrites noir sur blanc dans un règlement ou une loi, mais elles relèvent de l’éthique. Le magistrat s’engage à les respecter en prêtant serment.

Nul besoin d’insister: politiquement, Mark Muller est carbonisé. Il a réussi à échapper à un procès mais il a perdu la confiance de ses collègues du gouvernement, du parlement et des partenaires de l’Etat. Constant dans l’exercice solitaire de son mandat, grossièrement opportuniste et cynique, il se révèle hermétique aux critiques et s’accroche à sa fonction quand bien même il est désormais un poison pour le Conseil d’Etat, qui n’avait pas besoin de cela. Au cas Mark Muller se superpose donc une crise institutionnelle à un moment délicat pour Genève: la récession affaiblit le canton dans sa capacité financière, ce qui exige du gouvernement des choix cruciaux. La situation requiert une équipe forte, soudée et travaillant dans la sérénité. On en est très éloigné!

En Suisse, les ministres cantonaux et fédéraux sont élus par le peuple ou ses représentants. Le président de l’exécutif n’a pas de pouvoir particulier sur ses collègues. On ne peut donc pas faire sauter un élément toxique aussi facilement qu’un chef de gouvernement mettrait fin au mandat d’un ministre nommé par lui et qui subitement menacerait la crédibilité de son équipe. On ferme donc un peu vite les yeux en attendant que le peuple joue un jour ou l’autre son rôle d’instance de censure. Ce qui peut se révéler une illusion: nombre d’électeurs ont la mémoire courte ou basculent dans le camp des abstentionnistes.

Le régime de concordance, machine à fabriquer des compromis politiques, prépare mal à la résolution des conflits de personne. Dans un exécutif, tous les élus – et donc, indirectement, leurs partis – se tiennent par la barbichette. La règle tacite est donc: je ne me mêle pas trop de tes catastrophes, et toi, en retour, tu me fiches la paix. Personne n’a la légitimité pour siffler la fin de la récréation quand ça dérape.

Nous, Suisses, sommes fiers de notre démocratie que nous idéalisons, mais nous n’aimons pas la remettre en question. Les appels à la transparence, une valeur à la hausse, se multiplient: il s’agirait d’honorer une exigence moderne de la démocratie. Mais, au fond, nous n’aimons pas la transparence, parce qu’elle implique précisément de poser des limites et de fixer des exigences aux fonctions électives. La chute du banquier central Philipp Hildebrand a été un révélateur: nous ne sommes pas bons pour penser la distinction entre intérêts privés et intérêts publics. Le constat s’applique aussi à la distinction entre «l’espace public» et «l’espace privé» d’un politicien. Dans un régime où un parlementaire à l’échelon national peut siéger dans autant de conseils d’administration qu’il le souhaite ou travailler pour n’importe quel groupe d’intérêt, la volonté d’imposer des règles, notamment au plan éthique, est faible, voire nulle.

Enfin, le culte de la stabilité, la peur viscérale du mouvement incitent les acteurs du système à fermer les yeux. Mieux vaut marcher cahin-caha avec des élus cramés, et donc inopérants, que de faire le ménage. D’où la loi du silence pour éviter que les problèmes se sachent, puisqu’on ne sait pas comment les traiter une fois qu’ils sont sus.

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