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photographie vendredi 08 juin 2012

L’étonnante Afrique de Pieter Hugo

(Pieter Hugo, Courtesy Stevenson Gallery Cape Town/Yossi Milo, New York)

(Pieter Hugo, Courtesy Stevenson Gallery Cape Town/Yossi Milo, New York)

A 36 ans, le Sud-Africain présente une rétrospective au Musée de l’Elysée. Des montreurs de hyènes au cinéma nigérian, un travail saisissant

A l’entrée de l’exposition, une dame en boubou et un homme grimé en diable vous observent. Le tirage est immense, les regards frontaux. C’est la photographie de Pieter Hugo. Le Sud-Africain se laisse toujours bousculer par ses sujets; il ne les prend jamais de loin ni de profil. Après La Haye, aux Pays-Bas, le Musée de l’Elysée présente une rétrospective de son travail, 11 séries en tout. Une rétrospective, à 36 ans? «Je n’ai pas étudié, je me suis lancé très jeune dans la photo, détaille-t-il. J’ai entamé une carrière professionnelle à 21 ans, du coup, il est normal que j’aie pas mal de choses à montrer aujourd’hui!»

Ses débuts, il les fait comme photoreporter dans la presse locale. Une expérience qu’il déteste. «Il fallait photographier un cadavre et repartir aussitôt, sans avoir le temps de se demander comment on photographie un corps. Je ne suis pas dans l’urgence journalistique, je suis un contemplatif.»

Très vite, Pieter Hugo se consacre à ses propres reportages, bien qu’il lui arrive encore de publier dans la presse, pour le New York Times notamment. Sa première série, Looking Aside, aligne les portraits d’albinos, d’aveugles ou de vieilles personnes, autant de personnes laissées sur le bas-côté de la société. A la même époque, il photographie des morts du sida dans une morgue du Cap. Ceux-là ont les yeux fermés, mais leurs visages font face à l’objectif, une fois encore.

En 2005, il reçoit une image prise par un téléphone portable: un homme tient une hyène en laisse dans les rues de Lagos. Ce sera son prochain projet, le plus fameux. Durant une semaine, il suit une troupe itinérante à travers le Nigeria, une famille montreuse de hyènes, singes et pythons. Etranges visions que ces hommes, en ville, accompagnés de leurs bêtes sauvages. Un dresseur se tape la poitrine en signe de pouvoir, sa hyène semble se prosterner devant lui, la queue entre les jambes. Le ciel est gris, toujours. Une ambiance désaturée devenue la marque de fabrique du photographe, qui travaille le plus souvent avec un appareil grand format. «C’était la saison de l’harmattan, un vent qui vient du Sahara et dépose de la poussière partout. Cela donne cette lumière sale et diffuse, qui n’empêche pas les contrastes par ailleurs, explique le Sud-Africain. Depuis, j’essaie de faire mes photos à cette saison.»

The Hyena & Other Men propulse Pieter Hugo sur la scène internationale. En 2005, il est exposé à l’Elysée dans le cadre de reGeneration. En 2006, il obtient un World Press Photo et en 2008, le Prix Découverte des Rencontres d’Arles. «Lorsqu’un jeune photographe se hisse avec une série comme celle-là, on se dit toujours que ça va retomber, admet Sam Stourdzé, directeur du Musée de l’Elysée. Eh bien non, après les hyènes, Pieter Hugo a fait Nollywood. La preuve que c’est un grand talent.»

Nollywood, donc, une immersion dans la troisième industrie cinématographique mondiale. Là et pour la première fois, Pieter Hugo a monté des scènes de toutes pièces, avec les acteurs de la région. «J’avais envie de jouer avec les artifices utilisés dans ces films sans budget et avec les stéréotypes que les Occidentaux ont sur l’Afrique», détaille-t-il. Cela donne? Une femme se plantant négligemment un couteau dans la poitrine, la lame ressortant largement derrière son dos. Ou bien un homme nu, le sexe tendu, avec un masque de Dark Vador sur la tête.

Moins récréative, l’exposition s’achève sur la série Permanent Error. A Accra, des gens vivent parmi les fumées noires et sur un tas d’ordures, les ordinateurs délaissés par l’Occident et envoyés en Afrique pour réduire la fracture numérique. Les Ghanéens s’y empoisonnent en essayant d’extraire les composants en métal. Une certaine idée de l’enfer.

Pieter Hugo s’intéresse aux marges et aux séquelles, celles de l’apartheid ou du génocide rwandais. «Cela vient de mon histoire; j’appartiens à un endroit, à une culture et à une société sans en être totalement. C’est cela, l’Afrique du Sud.» Bientôt, il partira en résidence sur la côte ouest des Etats-Unis. «Je ne sais pas encore sur quoi je vais travailler mais je sens que j’aurai un projet à mener là-bas. Ce pays a un passé colonial, comme le mien. Ici, en Suisse, c’est très beau, le café est délicieux et les gens sympathiques mais je ne saurais pas quoi photographier. Je ne ressens aucun besoin.» Pour autant, le trentenaire ne se décrit pas comme un photographe engagé. «Evidemment, quand je suis sur la décharge au Ghana, je me dis que c’est mauvais, mais c’est tout. Je ne cherche pas à faire des images militantes.»

Le photographe documentaire est désormais couru des galeries. Son projet en cours mêle des paysages et intérieurs sud-africains aux portraits intimes de sa famille; son épouse enceinte, une effigie du président Matanzima, sa petite fille, des moulages d’animaux, sa mère – artiste peintre – sur un lit d’hôpital. C’est l’Afrique de Pieter Hugo, proche, étonnante et méconnue, grotesque, violente et attachante.

Pieter Hugo – This must be the place, jusqu’au 2 septembre 2012 au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Rens: www.elysee.ch

www.pieterhugo.com

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