Texte - +
Imprimer
Reproduire
Essai samedi 09 octobre 2010

La Chine à contre-courant

Chen Hongshou. La première des «Quatre Joies de Nen Schenlu», 1649. Le lettré s’apprête à écrire. Quelque chose de neuf va surgir. (Rietberg Museum)

Chen Hongshou. La première des «Quatre Joies de Nen Schenlu», 1649. Le lettré s’apprête à écrire. Quelque chose de neuf va surgir. (Rietberg Museum)

Dans un nouvel essai, le sinologue Jean François Billeter, auteur des «Leçons sur Tchouang-tseu» critique la «pensée chinoise traditionnelle» et invite les Chinois à réfléchir, à partir de leur propre tradition, sur l’autonomie de l’individu

Tchouang-tseu peut-il aider la Chine à se repenser? Peut-il contribuer à l’autonomie de l’individu chinois? Le sinologue Jean François Billeter – qui fut le fondateur de la Section de chinois de l’Université de Genève –, dans un bref essai autour de ce philosophe chinois du IVe siècle av. J.-C., propose d’y réfléchir. Car, suggère-t-il, Tchouang-tseu pourrait peut-être constituer un «antidote» efficace à une certaine pensée chinoise traditionnelle d’origine impériale qui postule un monde immuable où il est impensable de contester l’ordre politique. Pensée, qui, dans la Chine actuelle connaît un regain de ­vigueur.

Jean François Billeter nous a rendu Tchouang-tseu, démontrant dans ses Leçons sur Tchouang-tseu – un succès de librairie pour un essai de ce genre avec 20 000 exemplaires vendus – puis dans ses Etudes sur Tchouang-tseu, à quel point ce penseur chinois nous manquait. Sa liberté, sa curiosité de l’homme, son ton incisif, drôle souvent, sa manière étonnante, hardie, parfois fulgurante, de cerner par le dialogue et la fiction les phénomènes de l’action humaine font de Tchouang-tseu, ­ que la Chine impériale a rangé arbitrairement du côté des philosophes taoïstes, ­ un penseur capable de rivaliser avec Platon et Aristote. Certes, son œuvre n’est pas, en volume, comparable à la leur. Mais les chemins qu’elle ouvre à la pensée humaine, aussi bien occidentale que chinoise, s’avèrent, si l’on suit les traductions et l’interprétation de Jean François Billeter, d’une étonnante richesse.

Les Leçons sur Tchouang-tseu ont non seulement trouvé un public, elles ont aussi suscité des ouvrages et des interventions d’autres sinologues. Elles sont parues en chinois et ont donné lieu à un colloque à Taïwan, à la fin 2009, où les intellectuels chinois se sont penchés sur ce qu’ils qualifient désormais de nouvelle «Ecole française des études sur Tchouang-tseu». C’est des questions soulevées par ce colloque que découlent ces Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie qui paraissent chez Allia.

Réfléchissant aux problèmes de traduction, écoutant ses interlocuteurs chinois, Jean François Billeter prolonge les réflexions faites à Taïwan, prend acte des écueils de l’exercice et cherche des moyens d’avancer. C’est dans ce cadre que le sinologue suggère que Tchouang-tseu pourrait fournir une base pour fonder une pensée démocratique proprement chinoise. Pour le sinologue, qui l’offre à ses amis et interlocuteurs chinois – le texte sera bientôt traduit –, la question de l’autonomie du sujet en Chine pourrait être repensée à travers Tchouang-tseu. Et d’inviter à tenter, un «véritable aggiornamento du confucianisme».

Dans la lecture qu’il propose, Jean François Billeter met à mal les poncifs qui ont longtemps entouré Tchouang-tseu en Chine. La Chine impériale l’a mis, comme d’autres penseurs chinois, au service de son système, qui, pour résumer à gros traits, voit l’individu comme partie d’un tout qui le dépasse, où l’ordre social s’impose comme nécessaire et immuable. «On l’a mal lu», estime le sinologue.

Ce constat critique sur la pensée chinoise «traditionnelle», le sinologue le fait aussi à propos de la calligraphie dans une version remaniée de son Art chinois de l’écriture qui paraît conjointement chez Allia. L’écriture aussi a été appelée à entrer dans le système de pensée mis en place par l’empire, remarque-t-il. «Les conceptions qui sont devenues à la longue le soutien de la calligraphie proviennent toutes […] de la période de gestation de l’empire et de ses débuts sous les Han. Avant de devenir la justification de la calligraphie, elles ont contribué à l’instauration de l’ordre impérial, puis à sa perpétuation», rendant «impensable l’idée que les hommes sont libres de créer les rapports sociaux et les institutions qui leur conviennent».

Or, suppose Jean François Billeter, Tchouang-tseu, par son sens dramatique, par son goût de l’apprentissage et de l’action, par sa conception de l’être, est peut-être le signe que la Chine n’a pas toujours été cet empire immobile. Tchouang-tseu, écrit-il, est peut-être la trace que, dans la Chine antique, comme dans la Grèce antique, a eu lieu une «prise de conscience» de «l’autonomie humaine». Ce sont des ­hypothèses, mais elles ouvrent des champs nouveaux pour ­progresser, aussi bien du côté chinois que du côté occidental.

Reproduire
Texte - +