Texte - +
Imprimer
Reproduire
Soutien vendredi 08 juin 2012

«Des attentes énormes, des moyens dérisoires»

Le départ du directeur Pius Knüsel ouvre une nouvelle ère. Des responsables francophones jugent l’institution

Il faudra une «vaste expérience en tant que cadre dirigeant dans le domaine de la culture», stipule l’annonce qui paraît ce jour (dans notre supplément «Carrières»). Définition encore vague pour le profil du successeur de Pius Knüsel, directeur de Pro Helvetia, qui quittera son poste en septembre. Le Tages-Anzeiger annonçait jeudi qu’il reprendrait la ­direction de l’Université populaire de Zurich.

Fin d’une décennie agitée, marquée par l’affaire Hirschhorn, les polémiques suscitées par Pius Knüsel lui-même, et plusieurs chantiers. Surtout, une nouvelle loi sur la culture qui modifie la donne entre Pro Helvetia et l’Office fédéral de la ­culture, ainsi qu’un changement de pratique de la fondation. Celle-ci se veut plus volontariste en lançant des programmes thématiques, par exemple pour la culture numérique.

En Suisse romande, ces années ont aussi été vécues, par certains, comme celles d’un relatif dédain à l’égard de cette partie du pays. En première ligne des critiques, le délégué à la Culture de Vevey Stefano Stoll. Il a croisé naguère le fer avec Pius Knüsel dans nos colonnes. Celui-ci revient sur la fermeture de l’antenne romande de Pro Helvetia, en 2007: «Pro Helvetia peut-elle se permettre d’avoir des antennes dans le monde, mais pas à l’intérieur du pays?» demande-t-il, en détaillant: «La question est de savoir si la fondation est assez bien organisée pour se passer d’une présence dans la partie du pays qui affiche l’une des offres culturelles les plus variées.» Réponse sous-entendue: non. «Les décisions se prennent d’une part sur la base de considérations administratives, d’autre part grâce à la connaissance des projets et des institutions. Pour la Suisse romande, Pro Helvetia est loin du terrain et prend ses décisions essentiellement par des procédures administratives.»

A la tête des Affaires culturelles de Lausanne, Fabien Ruf se montre plus nuancé, mais relève qu’au fil des années, Pius Knüsel s’est montré «un peu moins présent». Il en appelle à un dialogue accru entre la fondation et les villes, «pour mieux définir les actions complémentaires», par exemple pour la diffusion des créations scéniques ou dans les arts plastiques. A Genève, au Service cantonal de la culture, Joëlle Comé dépeint une fondation «souvent présente, voyez ce que nous avons pu faire avec les conventions pour la danse» (lire ci-dessous), tout en notant qu’«on pourrait développer le dialogue, et souhaiter un rapprochement avec la Suisse romande». «Pro Helvetia souffre de sa situation à Zurich», estime le responsable culturel de la Ville de Neuchâtel, Patrice Neuenschwander; «mais Pius Knüsel, un homme accessible, a tenté de rattraper cet état de fait. Et il a bien défendu la fondation dans des débats difficiles, surtout à propos de la nouvelle loi sur la culture.»

Désormais, les responsables locaux auront bien davantage affaire à Pro Helvetia qu’à l’OFC. L’activisme de la fondation, par exemple sur la culture numérique – une option fort knüselienne –, laisse Stefano Stoll de marbre: «Il est fantastique que la Suisse s’intéresse à un secteur d’avenir comme celui-là. Mais ça ressemble à une fuite en avant: je suis catastrophé de voir qu’on le fait alors que des problèmes fondamentaux ne sont pas réglés dans les domaines plus traditionnels tels que le théâtre, la danse ou la photo. Nous avons de vrais défis nationaux: la Confédération ne peut plus rester dans la seule position subsidiaire, elle doit s’impliquer davantage.»

«Il faut penser aux missions de base», acquiesce Fabien Ruf. Pour Joëlle Comé, «Pro Helvetia fait très bien le grand écart entre un soutien à une création expérimentale et la représentation à l’étranger. Il est bon qu’elle puisse donner des lignes, qu’elle ait les mains un peu plus libres que les cantons ou l’OFC, pour autant qu’elle remplisse ses autres missions.» Ancien responsable du Forum Meyrin, Mathieu Menghini liste ses priorités, qui dessinent aussi un retour aux fondamentaux: «D’abord, une meilleure définition de la politique de l’offre», c’est-à-dire le soutien à la création. «Et chercher à faciliter l’accès à la culture au-delà des obstacles financiers, régionaux ou cognitifs. Il faut songer à la démocratie culturelle, dans un sens plus large que la culture populaire défendue par le programme de Pro Helvetia. Et se pencher sur la condition des artistes.»

Fortes attentes. Président du conseil de fondation, Mario Annoni prévient: son instance n’approchera pas de personnalités. «Si nous devions aller chercher des gens, ce ne serait pas une victoire pour Pro Helvetia. Et le poste intéresse…» De plus, le Bernois s’attend à des candidatures internes. Là, les regards se tournent vers Andrew Holland, vice-directeur.

Qui sinon, en terres francophones? Joëlle Comé – femme et Romande, deux atouts objectifs – n’y «a pas pensé». Stefano Stoll n’a «pas de réponse». Fabien Ruf se dit «bien à Lausanne». Au reste, un nom a vite circulé: celui d’Anne-Catherine Sutermeister, actuellement responsable de la recherche à la Haute Ecole de théâtre (La Manufacture), ancienne cheffe des Affaires culturelles francophones du canton de Berne. Laquelle refroidit les amateurs de paris: elle ne postulera pas. La quête de Pro Helvetia commence. Directeur par intérim du Théâtre de Vidy, bien soutenu par la fondation, René Zahnd tempère les appétits pour le poste: «Des attentes énormes, des moyens dérisoires. Répondre du Toggenburg à Genève; un casse-tête chinois. Et il faudrait une personnalité de dimension nationale, ce qui se fait de plus en plus rare…»

Reproduire
Texte - +