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Revue de presse mardi 08 janvier 2013

Cacophonie autour du mariage gay en France

Il y a un mois, une manifestation à Lille de jeunes opposants contre l’adoption par les couples homosexuels. (Philippe Huguen/AFP)

Il y a un mois, une manifestation à Lille de jeunes opposants contre l’adoption par les couples homosexuels. (Philippe Huguen/AFP)

La polémique n’en finit pas d’enfler autour du débat à l’école, après l’appel du ministre de l’Education nationale à plus de neutralité. La gauche et la droite se renvoient la balle, à quelques jours de la manifestation des opposants au projet de loi

Le Monde parle de «crispation». Le mot est faible. Car le projet de loi sur le mariage gay réveille de bien vilains démons en France. On pourrait même dire, sans exagération, qu’il rallume une guerre vieille de plusieurs siècles, sur les relations entre Eglise et école, entre laïques et religieux, entre enseignement public et privé. Avec, tel un théâtre tragicomique, une classe politique qui s’invective au milieu de ces tranchées.

«Tout est parti, explique Libération, du courrier adressé le 12 décembre par Eric de Labarre, le secrétaire général de l’enseignement catholique – l’essentiel du secteur privé (20% du total des élèves) – à ses 8500 chefs d’établissement. Evoquant le projet de loi, le responsable encourage «chaque école, collège ou lycée à prendre les initiatives les plus adaptées pour permettre à chacun l’exercice d’une liberté éclairée à l’égard des choix aujourd’hui envisagés par les pouvoirs publics». En clair, il propose de débattre d’un projet que l’Enseignement catholique combat ouvertement.» Et auquel il est lui-même hostile. Belle leçon de tolérance. Ou provocation?

Cathophobie?

Sur ce, certains ont aussitôt brandi «le spectre d’une guerre scolaire» avec cette question: «Faut-il débattre à l’école du mariage pour tous?» résume Radio France internationale. Car le ministre de l’Education, Vincent Peillon, vient de rappeler à l’ordre le fameux secrétaire en qualifiant son appel de «faute». Il riposte avec une lettre aux recteurs, où il leur demande «la plus grande vigilance» et rappelle le devoir de neutralité des écoles, soulignant habilement «que les tentatives de suicide sont cinq fois plus fréquentes chez les jeunes qui se découvrent homosexuels que chez les autres».

Il n’en fallait ni plus ni moins pour que la droite, pas idiote, trouve «l’occasion rêvée de se plaindre d’une soi-disant «cathophobie» du gouvernement», à quelques jours de la prochaine grande manifestation contre le mariage gay, prévue le dimanche 13 janvier à Paris. Ainsi, l’ex-ministre de l’Enseignement supérieur Laurent Wauquiez a fustigé ce gouvernement, selon lui plein de «mépris et de haine à l’égard des religions, surtout catholique», et il a dénoncé «la grande manipulation politique qui cherche à faire culpabiliser les chrétiens». Les mots sont forts.

L’essentiel demeure, pour Les Echos, qu’avant la manif, l’intervention du ministre «durcit le débat plus qu’il ne l’apaise». D’autant que «Peillon, on le sait, est un philosophe, de surcroît spécialiste des Lumières. S’il avait eu une réelle volonté de dialogue, il aurait pu […] souhaiter que partout, pas uniquement à l’école catholique, les libertés soient «éclairées» par la présentation et la confrontation des points de vue.»

La confusion générale

Surtout qu’«on a vu récemment Najat Vallaud-Belkacem, […] sous couvert de son rôle ministériel de lutte contre l’homophobie, expliquer à des élèves que le mariage gay était une «avancée» qui apporterait», selon elle, «plus d’épanouissement et plus de liberté». Donc, en conclut Le Figaro, «en ajoutant de nouvelles dissonances à une partition déjà bancale, Vincent Peillon a densifié la confusion autour du «mariage pour tous», orchestré un peu plus chaque jour dans la cacophonie».

Celle-ci se joue aussi dans le dernier Journal du dimanche, où l’ex-ministre socialiste de l’Education Jack Lang estime que Vincent Peillon a «fait son devoir» et qu’il n’y a pas besoin d’ajouter «du feu à l’incendie». Une vision contrebalancée par son «homologue» de l’UMP, Luc Chatel, selon qui la France en crise n’a «pas besoin que l’on ressorte de vieux clivages» que la société «a dépassés», faisant référence à la différence privé-public. «Le gouvernement veut-il ressusciter la guerre scolaire?» se demande-t-il, en se disant «surpris que, d’un côté, on trouve normal d’organiser des débats dans les établissements publics avec toutes les associations partenaires de l’Education nationale, sur tous les sujets, sans jamais dans ces cas-là invoquer la neutralité pour les empêcher, et que, de l’autre, on refuse que les établissements privés sous contrat organisent des débats sur l’évolution de la famille et le mariage homosexuel».

Par effet de ricochet, mais «c’est à n’y rien comprendre», juge Le Nouvel Observateur, la patronne du Front national (FN), Marine Le Pen, ne veut pas faire le jeu de la droite classique sur ce dossier houleux. Elle a donc fait «savoir qu’elle n’irait pas battre le pavé contre le mariage homosexuel» le 13 janvier, arguant qu’elle «ne participerait pas à ce qui est devenu une grossière tentative de récupération politicienne et d’enfumage sociétal de la part de l’UMP et du PS». Et, surprise, deux jours plus tard, elle «n’ira toujours pas défiler mais le FN, à l’issue d’une réunion de son bureau politique, appelle à manifester».

Que s’est-il passé dans les officines frontistes? «Ce revirement est un signe extérieur des tensions internes sur la question», juge le magazine. Le FN est déchiré. D’abord parce que Jean-François Copé a été le premier à dire qu’il descendrait dans la rue contre le mariage homo. Donc, il ne veut surtout pas «paraître à la traîne de l’UMP». En revanche, comme il «compte une forte branche catholique», il «ne peut se permettre d’être absent d’un combat qui mobilise une partie de son électorat». C’est papa qui l’a dit.

La fille a presque plié

Oui, Jean-Marie Le Pen, pour qui il est de fait impossible d’être «à la remorque de Jean-François Copé», puisqu’«il n’y a déjà presque plus d’UMP». CQFD. Il «a donc presque fait plier sa fille», au cœur des «tiraillements» qui soulignent «une différence d’appréciation du positionnement du parti vis-à-vis des homosexuels. Depuis que Marine Le Pen est arrivée à la tête du parti, le ton a changé.» On est en effet «loin des déclarations chocs» de son père dans l’émission L’Heure de vérité, en 1984 sur Antenne 2. Il pensait alors que l’homosexualité «constituait une anomalie biologique et sociale». On a tout de même un peu progressé depuis, même si le débat de cette semaine semble pour le moins instrumentalisé par les politiques.

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